«Vivre ensemble, chacun chez soi»

L’habitat partagé ou les coopératives d’habitants sont deux nouveaux modes d’habitat que Cécile Duflot va reconnaître dans sa prochaine loi. Ces immeubles autogérés, qui favorisent le lien social et l’implication des habitants, sont un nouvel outil pour sortir le logement des mains du privé et de la spéculation.

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Bienvenue dans un espace «où tout le monde a les clés». «Sauf ceux, évidemment, qui les ont perdues», plaisante Patrick Roult en nous ouvrant les portes d’Habitat différent. Ce regroupement de 17 pavillons, situé à proximité du lac du Maine, à Angers, n’a rien d’un lotissement classique. Clôtures, portillons et trottoirs ont laissé la place à un jardin partagé, sur lequel donnent de petites maisonnettes disposées en quinconce. Les garages individuels ont été transformés : ici, en cave à vin à l’hygrométrie surveillée, là, en atelier à bois. Ils sont devenus totalement collectifs, comme le potager, le four à bois, la salle d’activité pour les enfants ou le studio permettant d’accueillir des invités.

« À quoi cela sert d’avoir 17 tondeuses, quand on peut en avoir une de bien meilleure qualité ?» reprend Patrick, tout en poursuivant la visite de ce qui n’est pas vraiment un quartier, ni tout à fait un hameau. Une sorte de village à la ville, à mi-chemin entre le centre de vacances et le kibboutz, où l’on ne compte plus les échanges de savoir-faire. En ce samedi du début de printemps, Patrick, Geneviève, Christian, Véronique et les autres mettent tous la main à la pâte pour installer une nouvelle cuisine dans la salle de vie commune, indispensable pour célébrer, fin juin, l’anniversaire de leur association. C’est en juin 1983 qu’une dizaine de familles se sont réunies lors d’un pique-nique mémorable pour «habiter autrement ».

Trente ans plus tard, grâce au soutien d’un architecte militant et d’un bailleur social, leur projet est devenu l’une des expériences les plus réussies d’habitat participatif. Un nouveau mode de production de l’habitat que souhaite reconnaître Cécile Duflot dans sa prochaine loi, présentée à la fin du mois en Conseil des ministres. Elle compte ainsi faciliter la constitution de groupe d’habitants décidant de concevoir, construire ou gérer de façon collective leur lieu de vie, un lieu où ils vont mutualiser les espaces communs et partager certaines activités.

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Ce concept, expérimenté dans les années 1970 par des militants autogestionnaires, a connu un nouvel essor à la fin des années 1990, avec l’émergence des mouvements altermondialistes et la crise du logement. «Avec la spéculation immobilière, de plus en plus de personnes n’arrivent plus à se loger, explique Stefan Singer, qui a fait de l’accompagnement de tels projets son métier. Or, le fait même de se passer d’un promoteur immobilier fait baisser de 15 à 20 % le coût de la construction.» Acheter à plusieurs un immeuble existant permettrait de réaliser 5 à 7% d’économies. Sans oublier celles faites au quotidien avec la mise en commun, par exemple, d’une buanderie, de voitures ou d’accès au numérique.

De leur côté, les collectivités locales y voient un outil très utile pour «développer la capacité d’habitants à mener collectivement un projet pour vivre ensemble dans la ville». Un réseau national de collectivités pour l’habitat participatif, structuré en 2010, a accéléré le mouvement. Après les projets initiés à Strasbourg, Grenoble, Nanterre, Saint-Denis, Montreuil ou Rennes, Toulouse Métropole vient de lancer un ambitieux programme de 90 logements.

À la mode, l’habitat participatif reste toutefois encore très embryonnaire. On estime à 300 le nombre de projets en cours dans l’Hexagone, quand l’habitat groupé représente 15 à 20 % des constructions neuves en Allemagne et 40 % des logements à Oslo, en Norvège.

Pour les développer, la ministre du Logement, très attachée à ce sujet, compte insérer deux nouveaux statuts dans le Code de l’habitat : les sociétés d’autopromotion et les coopératives d’habitants. La première formule permettra de faciliter, pour un groupe d’habitants, la construction à plusieurs de leur immeuble sans passer par des promoteurs, en instaurant une sorte de copropriété avant même la construction. Les associés restent propriétaires de leur logement et disposent, pour sa gestion, d’un nombre de voix proportionnel aux parts de la société qu’ils détiennent.

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La coopérative d’habitants, elle, est plus ambitieuse encore. La propriété de l’ensemble des biens est détenue par la société coopérative, régie selon le principe «un homme, une voix». Les associés bénéficient d’un simple droit de jouissance de leur logement. En échange de quoi ils devront verser une redevance, dont une fraction vise à rembourser l’acquisition des parts sociales de la coopérative et une autre au titre de l’utilisation du logement et des parties communes.

« On est collectivement propriétaires et individuellement locataires», résume Chantal Ollivault, qui se démène pour faire sortir de terre Regain d’Anjou, un nouveau projet d’habitat «solidaire, écologique et intergénérationnel» en Maine-et-Loire. «Pourquoi faudrait-il être tous propriétaires, avec un petit jardinet, deux bagnoles» interroge encore cette retraitée, qui veut «échapper à une société individualiste» et «sortir de la spéculation».

Ceux qui souhaitent quitter cette propriété collective – ou faudrait-il mieux parler de propriété partagée – ne pourront donc pas vendre leur logement, mais seulement les parts sociales qu’ils détenaient. Pour écarter définitivement toute tentation de réaliser des plus-values, les habitants auront également la possibilité, selon la version du texte préparée au ministère, d’insérer des clauses antispéculatives dans le contrat coopératif. Le capital investi pourra être récupéré, mais sa réévaluation sera limitée.

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Cette «troisième voie» entre logement social et secteur privé, comme le dit Cécile Duflot, n’est pas sans contraintes. Il a fallu plus de six ans au collectif Regain d’Anjou pour acheter son terrain et décrocher un permis de construire. Ce temps d’élaboration, extrêmement long, ne s’explique pas seulement par la complexité des montages juridiques de ces projets, jusqu’ici hors normes.

« Ce sont des projets très exigeants, reprend Stefan Singer. La décision se prend collectivement et nécessite beaucoup de discussions. » Onze réunions sont déjà programmées pour la première phase du projet de la Cartoucherie, à Toulouse. Et, malgré la reconnaissance légale de l’habitat participatif, il y a fort peu de chances qu’un projet prenne moins de trois ans pour aboutir. Auxquels il faut ajouter les réunions pour organiser la vie collective.

« L’habitat participatif, c’est d’abord l’humain», ne cesse de répéter Patrick Roult, qui tient assidûment un blog sur le sujet. «Pourquoi les logements devraient-ils être conçus par des architectes ou des urbanistes qui n’y vivront jamais ? La baraque n’est pas une finalité en soi et doit être le résultat d’un projet humain, évoluer en fonction des besoins des habitants.»

Avec ce changement radical de logique, les locataires sont de fait bien plus impliqués dans la gestion de leur logement. «Ici, on se sent chez nous, reprend Patrick Roult. Si on réfléchit à la gestion de l’eau ou à l’installation de détecteurs incendie, c’est parce que c’est devenu un souci partagé de tous.» Les conflits existent, et les discussions sont parfois longues à aboutir. «Nous ne sommes pas tous sur la même longueur d’onde, confesse Geneviève, une historique du projet, mais on est beaucoup plus à l’écoute des autres.» Les enfants apprennent très vite à respecter «l’extimité», ce terme inventé par Patrick pour décrire l’intimité des voisins lorsqu’ils sont sur leur terrasse.

« On vit ensemble, chacun chez soi !» Telle est la devise de l’association, rappelée par son président, Christian Coppo, quand on l’interroge sur un possible retour d’un esprit de village ou d’une volonté de se soustraire de la société. «Il n’y a que deux week-ends par an imposés pour entretenir les espaces communs», ajoute-t-il. Et, loin de rester entre eux, ces «voisins qui s’organisent» sont aussi très investis dans le milieu associatif angevin. Comme leur progéniture, plongée dès le plus jeune âge dans la marmite de la vie collective.

Ici, pas d’entre-soi, disent en coeœur ces fers de lance de l’habitat participatif. Mais de tels projets humains, longs et exigeants, ne sont-ils pas destinés, à terme, à devenir un privilège des couches favorisées ? Chez les pionniers d’Angers, on compte aujourd’hui des infirmières, un surveillant de nuit, un employé de pharmacie, des instits et de plus en plus de familles monoparentales. Car une large part des habitants sont restés locataires de leur pavillon appartenant à un bailleur social. Sans le soutien du monde HLM et de massifs investissements publics, l’habitat participatif, aussi vertueux soit-il, risque de rester l’apanage des plus aisés avec les prix actuels du foncier. Le Village vertical, première coopérative d’habitants de France, livré dans les prochains jours à Villeurbanne, n’aurait jamais vu le jour sans le soutien des collectivités.

La Fédération des coopératives HLM, jusqu’ici spécialisée dans l’accession à la propriété des ouvriers et des salariés modestes, semble y voir un nouvel axe de développement. Reste que les espaces mis en commun dans ce type de projet ne peuvent bénéficier des prêts bonifiés de la Caisse des dépôts, ni du taux de TVA réduit réservé au logement social. Deux points qui devraient être résolus par voie réglementaire, assure-t-on au ministère.

Même exemplaire socialement, l’habitat participatif demeure basé sur la réussite – aléatoire – d’un groupe dont les membres se sont eux-mêmes cooptés. C’est le cas d’Habitat différent, à Angers, où les locataires, ayant des revenus inférieurs aux plafonds du logement social, conservent la possibilité de sélectionner les nouveaux venus en lieu et place du bailleur. Le projet du Grand Portail de Nanterre semble répondre à cet écueil, puisque c’est la ville qui a lancé, dans le journal municipal, un appel à la candidature individuelle des futurs habitants. Un exemple qui montre que cet outil novateur pourrait aussi fonctionner avec des voisins qui ne se sont pas eux-mêmes choisis. À condition qu’il y ait, sur le terrain, suffisamment de volonté politique.

Pierre Duquesne


Article paru dans l’Humanité du 4 juin 2013. 

Photographie réalisée par l’association Habiter différent, licence CC-NC.

Vidéo réalisée par les Ecoreporters.