Vierzon, en attendant le rebond

D’abord, on n’aperçoit que les panneaux « A Vendre » placardés dans le centre ville. Une semaine à Vierzon suffit pourtant à en avoir une autre vision, celle d’une ville à taille humaine où l’on est vite connu, identifié, vivant. Une ville-refuge, où l’on à droit de se poser, de se relancer. Où l’on peut reprendre pied, recommencer à espérer.

«Pensées à toutes les familles des vitrines.» Rue Maréchal-Joffre m’est subitement revenu en mémoire ce graffiti tagué en marge d’une manif de gilets jaunes, à Paris, qui avait laissé derrière elle son cortège de boutiques ravagées. A Vierzon, nul besoin d’ironiser sur les vitrines brisées. Des boutiques, il n’y en a plus beaucoup à piller.

Les commerces ont abandonné la rue commerçante. Les piétons ont déserté la rue piétonne. La rue Joffre offre la parfaite image d’une ville fantôme, avec sa succession de locaux vides et sombres.

Tout au bout, le parti Les Républicains y a installé son local. Son logo s’y voit de très loin. «Pour que la France reste la France», est-il écrit sur la porte d’entrée. Qu’y avait-il, ici, il y a encore vingt ans ? Un marchand de glaces ? Un tabac ? Un Célio ? Un C&A ? Que sont devenus les commerçants qui y avaient pignon sur rue ? Que sont devenues les familles qui venaient s’y octroyer leur part
de progrès ?

Rue Joffre, les vitrines sont encore debout, mais elles n’offrent plus aux passants le spectacle de la marchandise. La féérie de l’hyper-consommation, le bonheur d’en avoir plein nos armoires n’a pas disparu, simplement, il est parti un peu plus loin. Au centre commercial L’Orée de Sologne, installé en entrée de ville, près de l’autoroute. Et encore. Même là-bas, les franchises plient les gaules, parait-il. Au cœur de ville, la «liquidation totale» des «Galeries», version locale des Nouvelles galeries, est le dernier stigmate d’un territoire en déclin.

Pour garder la face, la collectivité a caché les locaux vides par des autocollants géants. Sur ce qui devait être une boulangerie, baptisée Aux fines Douceurs, trône désormais une photo verdoyante du canal du Berry. Quelques mètres plus loin, un immense palmier enneigé a été apposé sur un magasin vacant, devant lequel des demandeurs d’asile afghans fraîchement débarqués en ville multiplient les selfies.

Des enseignes tranchent dans ce décor de désolation : les vendeurs de prothèses auditives, les boîtes d’interim et les agences immobilières se portent plutôt bien. «Tant qu’il y a des transaction, il y a un marché», glisse, avec un sourire, un agent de la Bourse de l’immobilier, dont une succursale a récemment ouvert à Vierzon. Des opportunistes profitent manifestement de l’écroulement des prix pour devenir rentiers à peu de frais.

« Au Bureau », la franchise qui fait le plein
dans la diagonale du vide

A Vierzon, un café ne désemplit pas. Son nom ? « Au Bureau.» Cette chaîne de restaurant fait le plein dans la diagonale du vide. La carte de son implantation dessine une autre géographie de l’Hexagone. Bourges, Agen, Brive, Cahors, Vichy… Le Bureau cartonne dans les villes privées d’université, désindustrialisées, qui ont échappé aux open space et aux joies de l’économie tertiarisée. On retrouve cette franchise dans les métropoles, mais elle préfère les zones d’activités des périphéries aux centres villes.
Il n’y a aucun Bureau dans l’Est parisien. La trace de cette chaîne réapparaît dans les banlieues pavillonnaires de troisième couronne francilienne, à Chambly (Oise), Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne) ou Torcy (Seine-et-Marne).

Avec ses fauteuils clubs et sa déco de pub haut de gamme, le Bureau apparaît comme l’antithèse des cafés branchés parisiens, paradis des chaises en formica, des vieux zincs et des circuits courts. La franchise serait-elle le dernier signe de ce que le journaliste Jean-Laurent Cassely a nommé la France des «Trente Génériques », une France des hypermarchés, des restaurants franchisés et des maisons Phénix ?

A Vierzon, le Bureau fait plus que résister : il fait l’unanimité. C’est un lieu de vie convivial et chaleureux, où l’on croise tout le monde, du maire, qui vient boire un verre avec ses collaborateurs, au commercial de passage, comme aux bandes de jeunes filles en goguette, voilées ou non. Comme un symbole, c’est dans un établissement de cette franchise que le Premier ministre Edouard Philippe a choisi de boire une bière lors de la délocalisation du gouvernement à Cahors, à l’occasion de la deuxième Conférence nationale des territoires, en décembre 2017.

Vierzon n’est pas la seule ville moyenne en crise. Avant même l’envahissement des ronds points par les gilets jaunes, le sujet était déjà sur toutes les tables des librairies. Comment la France a tué ses villes, du journaliste Olivier Razemon, est un best seller. La France périphérique, et les écrits de Christophe Guilluy, sont devenus un tube politique, à défaut de constituer une référence socio-politique ou géographique.

Dans les Filles de Romorantin, la journaliste Nassira El Moaddem revient dans la petite cité solognote, dont elle est originaire, pour mieux raconter les heurs et malheurs de cette commune et de ses habitants. Son retour à « Romo » démontre surtout, reportage à l’appui, qu’il n’y a pas d’un côté les petits blancs délaissés, ouvriers déclassés, et, de l’autre, les enfants d’immigrés des cités HLM. A Romorantin, ils font partie d’un même peuple. Qui souffre du même enclavement, de la même précarité, et de la disparition des services publics.

Eric Chauvier, dans La Petite ville, brosse la sombre destinée de Saint-Yrieix-la-Perche, en Corrèze, bourgade trop éloignée de l’autoroute A20 pour ne pas connaître l’irrémédiable déclin. Cet anthropologue y raconte les rapports qui s’instillent entre ceux qui sont partis et ceux qui restent. A l’éloignement géographique s’ajoutent aussi une prise de distance sociale, des fractures intimes, entre celles et ceux qui fricotaient, il n’y a pas si longtemps, aux abords de la piscine municipale, aujourd’hui rebouchée par des pelletées de terre.

« J’ai voulu voir Vierzon,
et j’ai vu Vierzon »

Cette « sous-France », et ses difficultés, sont un sujet chaud de l’actualité. Avec mauvais esprit, on pourrait presque dire que c’est devenu un sujet tendance. Les élus vierzonnais y ont-ils pensé ? Après le « food porn », « le faillite porn » aurait à coup sûr son petit succès sur Instagram… Et si l’alignement de clichés de vitrines abandonnées devenait une source « d’attractivité », un « atout » pour permettre au territoire de se démarquer ? Après tout, l’Urbex, cette exploration urbaine des lieux abandonnés par les humains, est à la mode. Le « Dark tourism » explose à Tchernobyl.

« A moins de deux heures de train de Paris, venez vivre une expérience inégalée
en vous immergeant dans la diagonale du vide ! »

« Aventurez-vous dans un autre monde
sans exploser votre bilan carbone ! »

« Explorez un patrimoine industriel inégalé,
dénichez les plus belles maisons abandonnées.

Venez faire un escape game dans le Détroit français ! »

En voilà de beaux slogans pour « vendre » ce territoire à la start-up nation ! Pour rendre Vierzon compétitive, l’office de tourisme a fait un autre choix. Il mise plutôt sur la chanson de Jacques Brel… intitulée Vesoul.

« J’ai voulu voir Vierzon, et j’ai vu Vierzon», peut-on lire sur les tote bags vendus dans sa vitrine, aux côtés de tracteurs miniatures. L’usine qui fabriquait ces engins grandeur nature a depuis longtemps été transformée en cinéma, en bowling et en Centre de Congrès.

« A Vierzon, le chômage c’est comme l’hôpital, un vieux problème qui date de plus de trente ans et qu’aucune politique, ni nationale, ni locale, n’a pu résorber », peut-on lire sur le blog Vierzonitude, où un journaliste de la presse locale s’est fait une spécialité de chroniquer, non sans une certaine acrimonie, le déclassement généralisé. «Les derniers chiffres, mauvais, sont accompagnés d’un épais silence », déplorait-il tout récemment. Malgré des « investissements colossaux réalisés en matière économique par la communauté de communes, notamment du côté du parc technologique, le taux de chômage du bassin d’emploi de Vierzon, est le plus haut de la Région Centre-Val de Loire, avec 12,5 % soit 2985 demandeurs d’emploi exactement». Dans les limites de la ville, la statistique est encore plus cruelle. Selon l’Insee, 24 % de la population est privée d’emploi.

C’est ici, loin des métropoles,
que l’on pourra tout réinventer

Les quartiers prioritaires ne se limitent plus aux seules cités HLM du Clos du Roy. La zone de pauvreté s’est étendue, avalant désormais le centre ville. La chute des revenus l’a transformé en quartier prioritaire, au même titre que les anciens grands ensemble qui se trouvaient un peu à l’écart. La chute du prix de l’immobilier a transformé les copropriétés en «logement social de fait », comme disent les experts ès pauvreté. Seule la valse des scooters, et les allers venus de jeunes hommes seuls, le soir venu, rappelle ici la réalité sociale. Même la régie de quartier, C2S Services, a suivi le mouvement. Son siège a quitté le pied des tours pour occuper désormais une succursale bancaire de l’ancienne rue commerçante. Ironie de l’histoire, c’est un ancien coffre fort qui sert aujourd’hui de lieu de stockage de dossiers de cette association d’insertion sociale.

On pourrait en rester aux vitrines abandonnées, raconter les catastrophes industrielles, les mauvais choix des élus, des politiques d’urbanisme ou encore parler de la décrue démographique
sur les bords du Cher. Le tableau serait encore incomplet. Le local
de la régie de quartier, n’est plus une banque, c’est vrai. Mais il est en passe de devenir un tiers lieu, un carrefour pour tout un tas d’association de l’économie sociale et solidaire. Voilà une autre vérité : c’est dans cette ville en décroissance, loin des métropoles, que l’on pourra penser un autre modèle économique et social.

« Ici, il y a tout à inventer, à réinventer », confie Emilie*, une jeune architecte qui a décidé de changer de vie en revenant dans sa ville natale. Si elle a pu se lancer dans une nouvelle activité de céramiste, à mi chemin entre l’art, l’éducation populaire et l’artisanat, c’est grâce au dispositif Joffre une boutique, destiné à revitaliser le centre ville. Vivre à Vierzon, c’est avoir le temps de vivre, d’essayer, d’échouer, de vivre avec sobriété, dit-elle en substance. Passer son samedi à faire du lèche vitrine, et acheter des fringues de marques, sera peut être compliqué… mais est ce vraiment un problème ? «En tout cas, pas pour moi», précise Emilie, habituée de la friperie solidaire tenue par le Secours Catholique, juste en face de son local.

Vierzon, un repaire où l’on se répare,
une Care-city à mille lieues des Smart Cities

Vierzon, c’est un repaire où l’on se répare, pour des habitants aux parcours de vie hachés par la précarité, les crises industrielles ou les accidents de la vie. Une ville refuge pour Gaël*, qui a pu reprendre pied dans cette ville moyenne après des années de galère dans la métropole lilloise, où, raconte-t-il avec pudeur, il a connu « la vie sans domicile ». Une ville d’accueil, aussi, pour tous ces exilés et demandeurs d’asiles relocalisés, dont certains ont connu de trop nombreuses nuits dans les interstices urbains et sur le bitume parisien. Vierzon est un sas salvateur où l’on peut retrouver un toit, apprendre le français et bâtir un nouvel avenir.

Pour Aurélien*, un jeune de 22 ans, Vierzon rime avec indépendance et émancipation. Ce fils de gendarme, arrivé au gré des mutations de son père, parvient à vivre avec quelques dizaines d’euros durement gagnées en mission d’interim, en attendant mieux. Vierzon, un modèle de Care City à opposer aux Smart Cities qui éjectent toujours plus les catégories populaires de leurs centres infernaux ?

Lorsque l’on interroge les habitants sur leur ville, ils dessinent une carte mentale de  qui contraste avec les représentations du journaliste parisien venu en reportage pour quelques heures. «Beaucoup d’endroits qui ferment» et « ville de vieux » revient dans leur bouche, certes, mais d’autres mots jaillissent de leurs esprits : « indépendance », «accès au logement», «campagne à la ville», «stabilité», «amitié», «avenir »…

Didier, un CV d’expert en désindustrialisation
et un sourire indéboulonnable

Didier* est une figure du Clos du Roy. Joyeux, un mot pour chacun, ce sexagénaire est toujours prêt à blaguer. Retraité, il vient pourtant de reprendre un petit boulot, deux heures par semaine, dans un hard-discount. «Je touche une petite retraite de 770 euros par mois. 66 euros en plus par mois, ça aide.» Et pour cause : Didier a un CV d’expert en désindustrialisation.

L’usine Unelec, qui est venue le recruter alors qu’il n’était qu’au lycée ? Rasée depuis une dizaine d’années. Pierre-Renaud, ancienne fabrique de machines agricoles, où il est aussi passé de longs mois ? «Elle aussi fermée.» Fin 1978, Didier est parti à Bourges pour trouver du travail. Il est revenu à Vierzon pour travailler à la construction de l’autoroute A71, en 1987. Elle devait achever «d’apporter la prospérité», dans cette ville où passe aussi l’A20 et l’A85. Ce n’est pas vraiment ce qu’il s’est passé. Didier a ensuite enchaîné plusieurs contrats dans la porcelaine, où il y avait encore du boulot. Puis un passage chez Case, usine de tracteur et « flambeau de Vierzon ». Toutes ces boîtes ont fini elles aussi par disparaître. Pas le sourire de Denis, qui semble indéboulonnable.

Les industries ont plié bagage, peut être, mais la culture ouvrière, elle, reste vivace. Un esprit de solidarité qui a d’ailleurs poussé Houda* à s’installer, avec son mari retraité, dans cette ville du Cher.
En Gironde, où elle habitait dans une zone périurbaine, elle «ne connaissait personne».

A Vierzon, « je sens qu’il y a quelque chose ». « C’est dans l’air, ou l’esprit des gens. Ils sont solidaires. Quand la voisine n’est pas là, les enfants viennent manger à la maison.
Quand il y a un problème ou un décès, les gens sont là, ils appellent. Dès qu’une nouvelle personne arrive, elle est invitée. Tous les gens se connaissent. Cet esprit-là, on ne le trouve plus à Paris ou dans les grandes villes.
»

 Vierzon, décembre 2019

Pierre DUQUESNE


*Tous les prénoms ont été modifiés.


Ce papier a été écrit en marge d’une résidence d’écriture réalisée en partenariat avec la Zep et le CNLRQ, réseau fédérant les régies de quartiers. Photographies par Pierre Duquesne, licence CC-BY-NC.


Pour aller plus loin :

Les Filles de Romorantin, Nassira El Moaddem, l’Iconoclaste, 2020.

 

Comment la France à tué ses villes, Olivier Razemon, Rue de l’Echiquier, 2017.

 

La petite ville,
Eric Chauvier,
éd. Amsterdam, 2017.