Une part croissante de la société « se désolidarise des quartiers populaires »

Les réactions suscitées par le rapport Borloo témoignent d’un durcissement et d’une aggravation de la discrimination vis-à-vis des banlieues, estime le chercheur Thomas Kirszbaum.

Le rapport Borloo vient à peine d’être remis au premier ministre Édouard Philippe. Au sein du gymnase Laumière, dans le 19e arrondissement de Paris, des maires de banlieue, des militants associatifs et des habitants sont réunis en Etats généraux de la politique de la ville. Jacques Mézard, ministre de la Cohésion des territoires, monte sur scène et délivre la première réaction officielle du gouvernement. Il salue ce travail, et la mobilisation des élus qui ont réussi à remettre les quartiers populaires au coeur de l’actualité. Puis il finit son discours en appelant cette assemblée à « lire une tribune de 30 imams » publiée dans le Monde. Le ministre loue la prise de position de responsables religieux musulmans contre le terrorisme, les crimes antisémites et les pratiques subversives de l’islam. Et Jacques Mézard de conclure : « A la fin de cette tribune, il était écrit quoi ? Vive la République, vive la France ! »

Cette initiative d’imams est salutaire, certes, mais elle est en total décalage avec le rapport Borloo. Ce document, d’une soixantaine de pages, décrit cliniquement le désengagement des services publics dans les quartiers populaires. « Le repli identitaire et communautaire ne doit pas être nié, il doit tenir sa juste place », écrit Jean-Louis Borloo qui veut « faire revenir la République » dans les 1 500 quartiers prioritaires de la ville, en développant des programmes d’éducation, d’emploi, etc. Mais non, parler des quartiers pauvres, pour le ministre en charge du dossier, revient irrémédiablement à parler religion, islam et radicalisation.

Jean-Louis Borloo avait pris soin, pourtant, de « tordre le cou » à de nombreuses idées reçues sur ces quartiers. Trop d’argent aurait été déversé dans ces zones sans le moindre résultat ?  « Faux », balaie l’ancien ministre de Jacques Chirac. Les communes comptant des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) ont des besoins « 30 % supérieurs » aux autres, mais « disposent de 30 % de capacités financières en moins ». Le droit commun recule, alerte Borloo, en alignant les faits : « 113 policiers au commissariat de Sevran, il y a dix-sept ans ; 79, aujourd’hui » ; « moitié moins de pédiatres, dentistes et gynécologues (dans les QPV) et les rares crèches ne sont pas occupées par les enfants de ces quartiers » ; « deux tiers des logements sont sociaux, plus anciens qu’ailleurs, construits avant 1970, pour 1983 en moyenne pour les autres » ; « deux fois moins de licenciés sportifs, trois fois moins d’équipements sportifs », etc.

Peine perdue. Plusieurs heures après la publication de son fameux rapport, Jean-Michel Aphatie, journaliste, dégaine sur Twitter : « Agaçant, Borloo, sur France 2. Nous sommes champions de l’OCDE de la dépense publique, des milliards ont déjà été dépensés pour les banlieues, il dit que la situation est catastrophique. Mais où est passé l’argent depuis vingt ans ? » Ce mensonge est aussi relayé par des responsables politiques, à l’instar de Rachida Dati (LR) ou du FN.  C’est une « erreur » de penser que la banlieue « dysfonctionne sur l’encadrement, le social, l’économie », alors que, dans ces territoires, il y a d’abord besoin de « l’ordre républicain social », déclare de son côté Malek Boutih. Dans l’esprit de cet ex-député PS, l’ordre passe avant le social. « La police est donc une priorité, une condition sine qua none au lancement de tout processus », ajoute-t-il. Éric Zemmour, polémiste d’extrême droite, y va de son couplet sur une « communautarisation des banlieues », un « monde clos », créé par « une immigration beaucoup trop massive ».

Ces fausses évidences sont démultipliées sur les réseaux sociaux, note le sociologue Thomas Kirszbaum. « On assiste à un courant de désolidarisation massive d’une partie de l’opinion par rapport aux quartiers populaires et à un recul de l’idée même qu’il faille faire quelque chose vis-à-vis de ces territoires. » Une « altérité radicale » qui présente une partie de la population « comme étant réputée inassimilable ou venant contredire nos mœoeurs, nos modes de vie, radicalement autre, et présentée comme un corps étranger à la nation ».

La stigmatisation des mondes populaires n’a rien d’une nouveauté, mais le chercheur constate aujourd’hui « un durcissement depuis les attentats de 2015 ». La phrase de Patrick Kanner, ex-ministre de la ville de François Hollande, expliquant qu’il y aurait une « centaine de quartiers en France » présentant des « similitudes potentielles avec Molenbeek [ville d’où sont partis les auteurs des attaques du 13 novembre 2015, NDLA)]» a eu de graves séquelles, tout comme le message, inlassablement répété par Manuel Valls et les activistes du Printemps républicain, selon lequel les habitants des quartiers populaires n’étaient « pas Charlie ». A cela s’ajoute un discours politique de plus en plus récurrent opposant les quartiers populaires et la France dite périphérique, basé sur les thèses contestées du géographe Christophe Guilluy.

Vingt propositions pour changer
l’image des quartiers populaires

Le dénigrement des grandes cités populaires s’est accentué ces dernières années, alerte aussi  un autre rapport, remis au mois de mars au ministre de la Cohésion des territoires par le groupe de travail sur l’image de quartiers, lancé suite à l’appel de Grigny et au discours d’Emmanuel Macron à Tourcoing. En 2009, 85 % des personnes interrogées se disaient préoccupées par leur situation. En 2015, ils ne sont plus que 78 %. « Si une faible majorité des Français (51 %) pensent que la solidarité est forte au sein des quartiers, cette dimension perd 7 points ». « Le regard sur les jeunes issus de ces quartiers se dégradent avec une perte de cinq points» entre 2009 et 2015, révèle aussi cette étude… réalisée avant les attentats meurtriers de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher, du Bataclan et de Saint-Denis.

Ce groupe avance une vingtaine de propositions pour changer le traitement médiatique des quartiers populaires. Il suggère, par exemple, de développer des résidences de journalistes dans ces zones et de mettre en place, à côté du CSA, « une instance d’observation du traitement médiatique » des quartiers prioritaires, composée de journalistes, qui remettrait un rapport annuel sur le sujet. Autres idées : permettre la saisie du Défenseur des droits suite à des situations « de maltraitance médiatique », créer un temps d’antenne dédié aux quartiers dans l’audiovisuel public (5 % par mois du temps d’antenne, aux heures de grande écoute), améliorer la formation des journalistes et créer un fonds partenarial « de soutien des initiatives journalistiques indépendantes qui ont vocation à raconter les quartiers avec une juste représentation ». Un fonds de soutien d’informations sociales et de proximité a été créé en 2016 par le ministère de la Culture mais les crédits qu’il délivre ne vont pas toujours aux médias des quartiers populaires, déplorent les auteurs du rapport.

Toutes les mesures destinées à « changer l’image » des quartiers, aussi bonnes soient-elles ne suffiront pas. « Car les quartiers verront leur image changer quand sociologiquement ils changeront, quand leur taux de chômage ne sera plus trois fois supérieur à la moyenne nationale ou quand les résultats scolaires ne seront plus aussi faibles », écrivent encore les auteurs de ce rapport qui doit, comme celui de Jean-Louis Borloo, alimenter la réflexion du président de la République.

Maître de conférence à l’université Paris-Est Créteil Val-de-Marne, Alexandre Borrell constate, lui aussi, une dégradation de l’image des quartiers. « Après les attentats de 2015, s’impose un discours, porté par exemple par une personnalité comme Malek Boutih, exigeant des habitants de banlieue qu’ils s’intègrent à la République», analyse le chercheur. Ce discours contraste, rappelle-t-il, avec les images que l’on a pu voir lors des émeutes de 2005 pendant lesquelles c’étaient plutôt les jeunes des quartiers populaires qui « brandissaient, devant les caméras, leurs cartes d’identité pour être reconnus comme Français à part entière ». Cela suppose, évidemment, que l’on exige collectivement qu’ils « bénéficient des mêmes droits» que les autres citoyens de ce pays.

Or, ce discours prônant l’égalité des droits a peu à peu disparu des sphères politiques et médiatiques. «Jusqu’au milieu des années 2000, les justifications mises en avant pour mettre en œuvre les différents plans banlieues, c’était des notions de « solidarité », voire de « justice sociale » quand le gouvernement était de gauche. La « cohésion sociale » a fini par remplacer la notion de « solidarité », et cette dernière a, depuis, complètement disparu», confirme le sociologue Thomas Kirszbaum.

Un « plan de ressources humaines »

Même le rapport Borloo, s’il constate une rupture de l’égalité républicaine, utilise d’autres arguments pour pousser le gouvernement à agir. L’investissement massif et le retour des politiques de droit commun ne sont pas motivés par une  nécessaire égalité des droits mais « dans une logique de valorisation de capital humain de ces quartiers ». Ceux-ci ne seraient finalement « qu’une somme de talents qui ne demandent qu’à s’épanouir si on leur en donne les moyens via des actions de parrainage, de tutorat, de promotions de la diversité, etc. »

Jean-Louis Borloo lui-même parle de son rapport comme d’un « plan des ressources humaines », un « investissement social qui permettra à la collectivité de dépenser moins demain ». Cette petite musique libérale séduira à n’en pas douter le pouvoir macronien… Et pour être sûr d’obtenir les 50 milliards nécessaires à la mise en œuvre de son plan, Jean-Louis Borloo finit, lui aussi, par mettre en avant le risque de radicalisation et d’explosion des quartiers populaires.  « Redevenons une puissance d’actions, une grande puissance éducative, économique, scientifique, républicaine, fraternelle, dans le respect des rêves et des différences de chacun, en faisant coïncider notre grandeur avec le rêve républicain.» A défaut, « fermenteront loin des yeux, le recroquevillement identitaire et le repli communautaire», prévient l’ex-ministre de la ville.

Pierre Duquesne

Cet article est une version longue d’un papier paru dans l’Humanité du 30 avril 2018.