Un Grand Paris des grands ensembles ?

Face à la vague bleue aux municipales, le premier ministre a annoncé que l’Etat allait reprendre la main pour débloquer la construction de logement dans la métropole du Grand Paris. Au risque de recréer de « nouvelles ZUP » peu adaptées aux besoins locaux…

La ritournelle a été chantée pendant des années. La création de la métropole du Grand Paris allait régler la crise du logement qui frappe l’Ile-de-France. La mise en place d’une «nouvelle gouvernance», pouvait-on lire partout, allait permettre d’atteindre les 70 000 constructions nécessaires chaque année pour rééquilibrer le marché immobilier dans la région capitale.

Le discours a officiel a complètement changé avec les élections municipales. Suite au basculement de nombreuses villes à droite, remettant en cause 5 000 logements prévus, le gouvernement a décidé de changer de recette. Finie les incantations. Terminés les louanges à la métropole, et à ses miracles. Mi-octobre, l’Etat a décidé de reprendre la main pour débloquer la construction en Ile-de-France. Et Manuel Valls a sorti l’arme lourde.

Sans attendre l’issue des débats institutionnels pour savoir si la compétence logement allait être transférée à la Métropole du Grand Paris, le Premier ministre a annoncé le lancement d’une «opération d’intérêt national», dite «OIN», pour «faciliter la construction de logements». Sur une vingtaine de sites métropolitains, situés à proximité des futures gares du métro Grand Paris Express, les services de l’Etat se verront confiés «des pouvoirs exceptionnels» en matière d’urbanisme. Les préfets, notamment, auront le pouvoir de délivrer les permis de construire et d’utiliser le droit de préemption, deux missions normalement dévolues aux communes. Le tout sous la houlette d’un opérateur historique de l’État, l’Agence foncière et technique de la région parisienne, renommé Grand Paris Aménagement.

La nouvelle a été accueillie fraîchement à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), un des cinq premiers territoires désignés arbitrairement par le locataire de Matignon, avec celui du canal de l’Ourq (Seine-Saint-Denis), la cité Descartes (Seine-Saint-Denis/Seine-et-Marne), le Villejuif Campus Grand Parc et le Louvres Puiseux (Val-d’Oise). «Qu’il y ait une volonté politique forte en faveur du logement, c’est positif, explique Jacqueline Rouillon, chargée par le maire de Gennevilliers de suivre les enjeux métropolitains. Ce qui est en revanche inadmissible, c’est la manière de procéder.»

Si l’Etat veut accélérer la construction, insiste Jacqueline Rouillon, il «devrait d’abord s’appuyer sur les contrats de développement territorial, élaborés entre élus locaux et Etat». Ces fameux «CDT», négociés pour préparer l’arrivée du supermétro, «ont déjà été soumis au débat et à une enquête publique». Ils présentent bien d’autres avantages,  rappelés par  vingt-quatre élus Front de gauche d’Ile-de-France, dans une tribune publié sur le JDD.fr : «Ils localisent des projets de construction, précisent leur part de logements sociaux, identifient des secteurs d’activités et de formation, définissent des équipements et aménagent des espaces publics nouveaux avec l’objectif de faire des quartiers écologiques». Bref, une «base sérieuse de travail» avec l’immense intérêt, si on s’appuie dessus, «de permettre de démarrer rapidement» les chantiers.

Au lieu de cela, l’Etat «revient à ses pratiques des années 60», déplore Dominique Adenot, maire PCF de Champigny-sur-Marne. Chez lui, le gouvernement veut imposer 6000 logements sur une bande de 180 mètres de large à proximité de la future gare. «Nous, nous avons déjà travaillé, dans le cadre du CDT, à y faire venir de l’activité économique, et développer le logement dans les dents creuses et en centre-ville, en lien avec des équipements. Avec l’idée de rapprocher les habitants de leurs lieux de travail, d’éviter les trajets pendulaires et de reconstruire une ville déjà en morceaux. On veut faire de la ville.»

A l’opposé, le projet de l’État risque de créer une nouvelle cité dortoir coupée du reste de la ville. De nouvelles ZUP, version 2020, qui ressembleront plus à d’immenses copropriétés qu’à de l’habitat durable. «Car l’État ne dit rien du statut des logements qui seront créés, reprend Dominique Adenot. Avec la baisse continuelle des aides à la pierre, il risque de favoriser l’accession à la propriété.»

L’activisme de l’Etat ne permettrait-il pas, comme l’avance le gouvernement, de contraindre les maires récalcitrants à construire ? Dans les faits, les premières zones choisies se trouvent plutôt dans des villes communistes, dirigées par des maires bâtisseurs, que dans les villes telles que Neuilly ou Saint-Maur-des-Fossés…

Rien n’indique aussi que les équipements collectifs seront à la hauteur dans ces nouveaux grands ensembles. Manuel Valls vient d’annoncer une aide de 2 000 euros par logement. Dominique Adenot a sorti la calculette. «Ça fait 12 millions d’euros pour 6000 logements. Or, une école coûte 25 millions d’euros. Et il en faudrait deux pour accueillir tous ces nouveaux habitants, sans parler des crèches, des gymnases… Aujourd’hui, à Champigny, on commence à peine à réparer les erreurs d’urbanisme faites il y a quarante ans. Et l’on voudrait recommencer aujourd’hui ? »

Pierre DUQUESNE


Article paru dans le supplément Spécial Grand Paris, de l’Humanité Dimanche n°441, du 11 au 17 décembre. Photographie : Pierre Duquesne, tous droits réservés.