Quand l’habitat s’adapte aux habitants, et non l’inverse

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À Ivry-sur-Seine, l’architecte Beatriz Ramo réinvente l’habitat, avec des T4 ou des T5 «adaptés» et «adaptables » qui peuvent évoluer au même rythme qu’une famille. Et l’ensemble des plans des 358 appartements du projet ont été pensés pour correspondre à la diversité, et à la vie, des ménages d’aujourd’hui.

Lorsqu’elle présente l’îlot 3H, Beatriz Ramo ne montre pas d’images de la façade, ni même de maquette spectaculaire. La première chose qu’elle dévoile, c’est l’intérieur de ces tours de logements qui doivent sortir de terre à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), dans le cadre de la ZAC Ivry Confluence. Ses esquisses, en plan de coupe, imaginent la vie des futurs habitants. De jeunes adultes font l’amour sans gêner les parents avec lesquels ils sont contraints de cohabiter dans un T3 réinventé, avec deux chambres isolées par un salon-séjour et les salles d’eau. Certains deux pièces sont dotés d’alcôves pour éviter au père divorcé de dormir sur le canapé quand il accueille ses enfants le week-end. Un nouvel espace qui peut aussi offrir l’intimité qui manque aux mères célibataires, dont la vie amoureuse est si compliquée. Cela peut aussi servir de coin bureau pour le freelance bossant à domicile. C’est une obsession pour Beatriz Ramo : faire des logements qui correspondent à la vie des ménages d’aujourd’hui.

Architecture de façade ou des plans pour la vie ?

« En France, les architectes répètent que la typologie des logements est une bataille perdue. La plupart des projets, aujourd’hui, ont des façades très recherchées, avec des dispositifs techniques sophistiqués, mais quand on regarde à l’intérieur de cette enveloppe, c’est toujours la même chose : le logement est complètement standardisé », déplore cette architecte espagnole, dont l’agence STAR stratégies + architecture est basée à Rotterdam. Les trois-pièces ont toujours le même modèle. Beatriz Ramo n’a besoin que de quelques secondes pour les reproduire. Elle dessine un rectangle qu’elle coupe en deux. « Il y a toujours le coin jour d’un côté et le coin nuit de l’autre. Une bande horizontale vient délimiter des zones humides. » Résultat, la cuisine et la salle d’eau sont  situées à proximité, les chambres forcément juxtaposées…

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« De tels plans sont une anomalie à une époque où la diversification des profils de ménages n’a jamais été aussi grande », alerte Beatriz Ramo, qui s’est plongée dans les études sociologiques de l’Insee. « La famille dite “classique”, avec un papa, une maman, et des enfants, ne représente que 27 % des profils en France. » Tous les autres ménages, qu’il s’agisse de familles recomposées, de personnes veuves ou de familles monoparentales (trois enfants sur dix vivent avec un seul de leurs parents), sont priés de rentrer dans le moule. Sans parler des 1,2 million de bi-résidents recensés en Île-de-France qui partagent leur temps entre deux logements (étudiants, retraités ou cadres de province travaillant la semaine à Paris).

La précarisation du marché du travail – conjuguée à l’augmentation du prix du logement – complique également la décohabitation des jeunes. Tanguy n’est plus un personnage de fiction. Près de 4,5 millions de majeurs vivent toujours chez leurs parents. Un phénomène en pleine explosion. « Toute cette complexité n’est pas prise en compte par ceux qui produisent les logements, façonnés avant tout par le prix au mètre carré et par un empilement de réglementations », déplore l’architecte. Les normes visant à adapter le logement aux personnes handicapées ont augmenté la taille des toilettes et des salles de bains. Cela a conduit, à financement constant, à réduire la superficie du salon-séjour et de la cuisine. « Du coup, les promoteurs construisent systématiquement des cuisines ouvertes, même si elles ne sont pas adaptées à toutes les familles », explique Beatriz Ramo, qui a imaginé des cuisines flexibles, à demi cloisonnées et qui peuvent être facilement closes.

Les 358 logements programmés sur l’îlot 3H ne seront pas des logements stéréotypés. Aux traditionnels T1, T2, T3 – mesurant en général 32 m2, 42 m2, et 62 m2- Beatriz Ramo ajoute des « T1+ » et des « T2+ » avec des surfaces intermédiaires, mieux adaptés aux familles recomposées ou aux parents célibataires. Exit aussi la dichotomie « nuit/jour » qui, invariablement, place côte à côte les chambres des parents et des enfants. Ils bénéficieront d’espaces plus autonomes, avec leurs propres salles d’eau. Une indépendance privilégiée lorsque les enfants deviennent des adolescents, et qui facilite les cohabitations non familiales, entre personne âgée et aidant, par exemple. Cet agencement faciliterait aussi la sous-location d’une chambre à un étudiant.

Des corésidences sont spécialement conçues pour la colocation, qui correspond à une vraie demande. « Aujourd’hui, précise Beatriz Ramo, la demande en colocation est quatre fois supérieure à l’offre et 25 % de ceux qui choisissent ce mode d’habitat ne le font pas seulement pour des raisons économiques. »

Et la chambre d’enfant devint un studio pour étudiant

Outre ces logements « super-adaptés », le projet inclura des T4 et T5 « évolutifs », où l’espace dévolu aux enfants a été conçu pour être facilement séparé du reste de l’appartement. Tout a été anticipé dans ce but : salle d’eau autonome, isolations phonique et climatique, circuit électrique, réseau de chauffage, et même l’emplacement des futures portes d’entrée… Des couples âgés pourront ainsi céder cet espace inoccupé pour préparer leurs vieux jours ou obtenir une baisse des loyers, s’ils sont locataires. À l’inverse, des T1 ou des T2 pourront être ajoutés à un T3 voisin pour former un T5. Cette résilience de l’habitat pourrait réduire en grande partie la crise du logement en Île-de-France, puisque « la moitié des logements situés en petite couronne parisienne sont en situation de sous-peuplement ».t4-evolutif-1

Inverser complètement la chaîne de production de logement

L’aménageur Sadev 94, le promoteur Sogeprom et la ville d’Ivry-sur-Seine, qui portent ce projet, ne sont-elles pas plutôt en train de bâtir une usine à gaz ? « Diviser un logement ne sera pas si complexe d’un point de vue technique, répond l’architecte. Les surcoûts de construction sont extrêmement faibles, autour de 4 500 euros par habitation. Il s’agit surtout d’une question d’anticipation et d’organisation. »

Pour mener ce projet, il a fallu inverser complètement la chaîne de production de logements, raconte Djamel Aït-Aïssa, chargé de ce programme à la Sadev 94. « L’aménageur a choisi l’architecte, et ils ont ensemble sélectionné le promoteur via un concours. » Une procédure exigeante, certes, mais qui « a remis l’architecte au centre ». Le futur syndic de copropriété a été associé afin de préparer un règlement de copropriété qui intègre cette évolutivité des logements, explique Romain Marchand, adjoint au maire d’Ivry-sur-Seine (PCF) en charge de l’aménagement.

Redoute-il un échec ? « Impossible. Ce projet ne coûte pas plus cher qu’un autre programme d’Ivry Confluences et sort avec des prix maîtrisés. Au pire, poursuit l’élu, il ne se passera rien de spécial. » Ce projet a déjà un immense mérite, celui de «remettre  la qualité d’usage des logements au centre de la production de logements ». À l’instar de ce qu’avait pu faire l’architecte Renée Gailhoustet, en 1966, à Ivry. « Dans ces tours de 18 étages, raconte Romain Marchand, les appartements sont si bien conçus que le turnover y est parmi les plus faibles de la ville. » C’est aussi l’ambition de l’îlot 3H, et de ses tours frisant avec les 56 mètres : créer enfin « un habitat à la hauteur ».

 

Pierre DUQUESNE


Article réalisé pour le supplément logement à l’Humanité Dimanche, paru le 3 novembre 2016. Images utilisées avec l’aimable autorisation de Beatriz Ramo et du cabinet STAR stragégies + architecture.


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Pour aller plus loin, retrouvez une conférence sur ce projet à l’occasion du Festival d’architecture La tête dans les étoiles, organisé par le CAUE 94 en mars 2016.


 

4 Comments

  1. Félicitations pour votre site, trés riche en informations.
    Une marque d’intérêt particulière pour votre article sur les appartements adaptables qui intègrent les nouvelles compositions des familles, notamment les familles monoparentales,, sujet de Fraveillance.
    Nous relayons l’information sur nos réseaux
    Merci pour votre travail.

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