Qui rêve du logement social ?

Esquisse de la Grande Borne.

Sociologue à l’Ined, Pascale Dietrich-Ragon a mené une recherche sur les demandeurs de logements sociaux en Ile-de-France : ceux-ci plébiscitent cet habitat public, dernier rempart contre une précarité grandissante. Ils souhaitent un logement social qui ne soit pas réservé aux seuls exclus.

De plus en plus de monde souhaite vivre en HLM. En Ile-de-France, le nombre de demandeurs est passé  de 264 000 en 1973 à 634 000 aujourd’hui. On compte 1,9 million de demandes non pourvues dans l’Hexagone.
Comment expliquer ce désir de HLM ?
Pascale Dietrich-Ragon.
Tous ces demandeurs ne visent pas seulement à être logés. En déposant un dossier de candidature, ils cherchent aussi une protection face aux injustices et aux diverses épreuves de la vie sociale, que ce soit sur le marché du travail ou dans la sphère familiale. La hausse des demandes traduit certes un besoin de logement abordable, mais c’est aussi la manifestation d’un accroissement des inégalités sociales extérieures au champ du logement. C’est une compensation vis-à-vis des salaires trop bas. Cela répond à un besoin de stabilité face à la précarité grandissante ou face aux fragilités liées à un divorce, par exemple.

«La hausse des demandes
traduit un accroissement des inégalités sociales extérieures au champ du logement »

 

Pascale Dietrich-Ragon


C’est aussi l’expérience
du marché privé qui les pousse vers le logement social…
Pascale Dietrich-Ragon. Clairement, oui. Tous les demandeurs que j’ai pu rencontrer ont enduré une compétition impitoyable sur le marché privé. Ce n’est pas pour eux, se disent-ils rapidement, parce qu’ils n’ont pas les garanties ou les revenus suffisants, ou
que cela exige des sacrifices trop élevés. Le privé, pour eux, c’est « le logement ou la vie ». C’est l’assurance de voir la moitié de ses revenus engloutis par le logement, d’être relégué dans des zones éloignées de son travail, des temps de transports extrêmement fatigant. Le logement social, à l’inverse, leur apparaît comme un moyen de reprendre possession de leur vie : investir dans les loisirs, les vacances et les liens familiaux. Tous les parents le disent : un HLM offre des moyens supplémentaires pour les enfants et a un impact sur la réussite scolaire, en particulier pour ceux qui ont connu le mal-logement.

«Ils préfèrent la compétition
pour accéder à un HLM
à celle du secteur privé,
bien plus impitoyable »

 

L’accès au logement social est aussi très difficile, avec une file d’attente qui ne cesse de s’allonger. Le délai d’attente moyenne avoisine les 6 années, contre trois ans en 1978…
Pascale Dietrich-Ragon.
Bien sûr.  Mais les demandeurs préfèrent cette compétition à celle qu’ils ont éprouvée dans le secteur privé, bien plus impitoyable. Les discriminations sociales ou liées à l’origine y sont bien plus fréquentes. Être jeune, avoir des ressources faibles, ou constituer une famille monoparentale est souvent rédhibitoire pour les agences immobilières quand cela peut être valorisé pour accéder au parc social. Des jeunes n’ont pas besoin, dans le secteur HLM, de solliciter leur famille pour obtenir des garants. Les bailleurs sociaux « ne me demanderont pas mes comptes  pour savoir comment je dépense mon argent », m’a aussi confié un demandeur.

Les demandeurs n’ont donc pas une vision négative du logement social, véhiculée par les grands médias qui n’en parlent, bien souvent, que pour évoquer les problèmes d’attribution ou stigmatiser les grandes cités populaires. Comment expliquez-vous cette divergence ?
Pascale Dietrich-Ragon.
Quand on interroge les demandeurs sur ce qu’est le logement social, ils mettent en avant la qualité du logement, l’espace, la stabilité, la possibilité d’avoir un gardien ou une personne ressource pour résoudre les problèmes du logement ou faire les travaux nécessaires. Toutefois, la représentation que l’on a des HLM varie selon la position que l’on occupe dans la société. Pour les classes moyennes et supérieures, et pour une grande partie des médias, le logement social, c’est les « cités » et les « barres ». Pas pour les classes populaires, qui représentent plus de la moitié des demandeurs en Ile-de-France (24 % d’ouvriers et 34 % d’employés). Une part non négligeable des classes moyennes en font aussi la demande, puisque 14 % des demandeurs sont cadres et 11 % appartiennent à la catégorie des professions intermédiaires. Mais quand on creuse un peu, on constate que ces derniers proviennent bien souvent de milieux populaires. On retrouve aussi des professions très qualifiées qui ne bénéficient pas de statut stables, comme des journalistes pigistes, des créatifs, avec un statut trop précaire pour se loger sur le marché privé de l’immobilier. De façon générale, si les demandeurs ont une vision positive du logement social, c’est surtout qu’ils le connaissent. Soit parce qu’ils y ont grandi, soit grâce à des collègues ou des amis qui vivent déjà en HLM.

«Ceux qui ont une connaissance intime des HLM en ont souvent
une vision positive »

 

Peu de candidats déclarés à la présidentielle font du logement social une priorité. Arnaud Montebourg propose de faciliter leur vente aux habitants. A droite, des candidats remettent en cause la loi SRU. Qu’en pensez-vous ?
Pascale Dietrich-Ragon.
Mon enquête invite à reconsidérer la politique de résidualisation du logement social, qui veut réserver le ce type d’habitat aux plus pauvres des pauvres. Si les demandeurs continuent de rêver du logement social, c’est parce qu’il est l’un des derniers remparts contre les inégalités et la précarité grandissante. Au lieu de restreindre son accès, il faudrait au contraire continuer de l’ouvrir à l’ensemble des classes populaires et des classes moyennes, qui sont aujourd’hui de plus en plus fragilisées. Enfin, si les demandeurs rêvent du logement social, ils ne veulent pas habiter dans n’importe quel HLM, et fuient les les zones urbaines sensibles, les « tours » et les « barres ». Ils désirent un parc social ouvert à une diversité de profils, qui ne soit pas réservé aux plus exclus.

Entretien réalisé par Pierre DUQUESNE


Une première version de cet entretien a été publiée dans l’Humanité du 28 septembre 2016.


Pour aller plus loin, vous pouvez lire Qui rêve du logement social, un article de Pascale Dietrich-Ragon, publié dans le revue Sociologie en 2013.

D’autres études de cette sociologue de l’Ined sont à retrouver ici.

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