Les banlieues méritent mieux qu’une «politique de peuplement»

Manuel Valls doit présenter aujourd’hui, à l’issue d’un comité interministériel, toute une série de mesures pour favoriser la mixité sociale. Répartir les pauvres ne fera pas disparaître la pauvreté, préviennent de nombreux acteurs du logement et des quartiers populaires.

Haro sur les ghettos ! Manuel Valls va présenter, aujourd’hui, lors d’un comité interministériel, une batterie de mesures pour les quartiers populaires. Outre l’extension du service civique ou le développement des agences économiques dans les zones urbaines sensibles, la plupart des mesures de cet énième plan banlieue visent surtout à lutter contre les inégalités territoriales. Casser la «relégation urbaine», les «ségrégations sociales» et «favoriser la mixité sociale» sont les nouveaux leitmotivs de l’exécutif depuis les attentats des 7, 8 et 9 janvier.

Un «apartheid territorial, social et ethnique», s’est installé en France, dix après les émeutes de 2005, a même déclaré le Premier ministre, quelques jours après l’attaque de Charlie. Particulièrement ambiguë, cette expression qui met dans le même sac problèmes sociaux et origine ethnique – pour le grand plaisir de Marine Le Pen – n’a pas été reprise par François Hollande. Mais la ligne politique, elle, reste la même.

Plus aucun enfant de la République ne doit avoir «le sentiment qu’il est ségrégé, séparé, discriminé, écarté, mis de côté», avait expliqué le chef de l’Etat dans sa grande conférence de presse sur l’esprit du 11 janvier. Contre un tel «sentiment de ségrégation», la priorité consiste à «éviter une concentration des populations et des pauvres dans les mêmes lieux».

cite epinay sous senart

Reste à savoir, et c’est l’enjeu des annonces du jour, comment sera menée cette «politique de peuplement», pour reprendre les termes des deux têtes de l’exécutif. Une mesure figure déjà sur les tablettes du gouvernement. Il devrait annoncer aujourd’hui un renforcement de la loi SRU qui impose la construction de 25 % de logements sociaux aux communes de plus de 3500 habitants. Si la loi SRU a accéléré la construction de HLM sur l’ensemble du territoire, en particulier dans les grandes villes, il y a toujours 215 maires hors-la-loi, selon les derniers chiffres, publiés la semaine dernière. «Les préfets vont devoir montrer les dents», explique-t-on déjà au ministère de la Ville. Sans dire, toutefois, si l’Etat se bornera à appliquer strictement les sanctions financières, renforcées par Cécile Duflot, ou s’ils iront jusqu’à se substituer au maires récalcitrants, comme leur autorise aussi la loi.

Stigmatisation des classes populaires, assimilées à des classes dangereuses

«Il faut aussi renforcer la loi pour obliger les communes à construire des logements très sociaux, de type PLAI», plaide François Pupponi, député-maire PS de Sarcelles (Val-d’Oise) et président de l’Agence nationale de rénovation urbaine. De nombreuses villes peuplées de classes moyennes et supérieures, quand elles respectent la loi SRU, préfèrent construire des HLM hauts-de-gammes, de type PLS. Ces logements sociaux affichent des loyers trop élevés pour les plus défavorisés.

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Vue aérienne de Sarcelles (Val-d’Oise)

Résultat, on «continue d’envoyer les plus pauvres dans les villes les plus pauvres», déplore François Pupponi. Le président de l’Anru a également demandé au gouvernement, à grand renfort médiatique, la mise en place d’un «moratoire sur l’application du droit au logement opposable (Dalo) dans les territoires de la politique de la Ville». Les services de l’Etat, obligé de reloger tous les mal-logés reconnus prioritaires au titre du Dalo, les oriente vers le parc social à prix modéré, majoritairement situé dans les villes populaires. Ce faisant, elle ne fait qu’ajouter de la misère à la misère, protestent de nombreux maires de banlieues, désarmés devant la paupérisation sans fin de leurs villes. Parmi eux, on retrouve le maire de Corbeil-Essonne, Jean-Pierre Bechter, ou le maire de Courcouronnes, tous deux UMP, mais aussi le maire de Grigny, le communiste Philippe Rio : «On pourrait penser qu’il est normal qu’un Dalo Grigny reste à Grigny mais, vu la situation de la copropriété où le revenu moyen annuel par ménage est de 8 800 €, c’est une machine à fabriquer de l’apartheid», explique l’élu PCF dans les colonnes du Parisien.

Le gouvernement n’a pas dit s’il irait dans cette voie, se contentant d’annoncer une réforme de l’attribution des logements sociaux. Mais cette offensive anti-Dalo a d’ores et déjà provoqué une levée de boucliers des associations militant pour le droit au logement. Mais la réaction la plus spectaculaire est venue du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées (HCLPD), une entité directement rattachée au services du Premier ministre. Suspendre la mise en œuvre du Dalo dans les zones sensibles pour éviter de concentrer des populations pauvres, serait une grave erreur, selon cette instance chargée de piloter le comité de suivi Dalo : «Le droit au logement opposable n’est ni une catégorie socioprofessionnelle, ni un indicateur de difficultés sociales et encore moins un niveau de revenus.» Près de la moitié des personnes reconnues prioritaires DALO gagnent des revenus supérieurs au Smic, rappelle aussi René Dutrey, secrétaire général du Haut Comité. Il a également publié un long avis, d’une dizaine de pages, pour rappeler que «l’existence de quartiers populaires ne constitue pas un problème en soi».

cite aulnay
La campagnarde cité des Roses des Vents, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Quant à la mixité sociale, «elle ne peut être considérée à une réponse unique à la diversité des problèmes» existants dans les banlieues françaises. La ghettoïsation de ces quartiers a bien d’autres origines que sont «les niveaux de revenus en dessous du seul de pauvreté, une absence d’emploi entraînant des taux de chômage élevés, un enclavement dû à une mauvaise desserte par les transports, des services publics absents ou défaillants, une école de la République confrontée aux manque de moyens adéquates pour faire face à la situation, des phénomènes de discrimination à l’adresse largement développés…» Et le Haut comité d’enfoncer le clou : «Répartir les populations les plus défavorisées ne fera pas disparaître la pauvreté.»

Une analyse partagée par Gilles Poux, maire PCF de la Courneuve. Ce concept de mixité sociale sert, bien trop souvent, à éclipser les vrais sujets qui préoccupent les habitants des ville populaire, regrette l’élu de Seine-Saint-Denis. «Je n’ai rien contre le fait que des prioritaires Dalo viennent habiter dans notre ville, qui a vocation à se développer et accueillir de nouveaux habitants. Ce que je n’accepte pas, en revanche, c’est que la République continue de fabriquer de la discrimination dans nos quartiers au quotidien». Si l’Etat veut lutter contre l’exclusion sociale, il serait bien inspiré d’arrêter de verser «47 % de crédits supplémentaire pour élève parisien que pour un élève du 93». Il devrait aussi arrêter d’allouer «un conseiller de Pole emploi pour 200 habitants à la Courneuve, quand la moyenne nationale s’élève à 80».

Tout au plus cette politique de peuplement parviendra-t-elle à aggraver encore le rejet des classes populaires, signalées comme des classes dangereuses, exactement comme le Paris ouvrier des faubourgs au 19e siècle… Comment, dans ces conditions, faciliter leur installation dans les villes huppées ou peuplées de cadres ?

La loi SRU ne sera pas le remède miracle

La mixité sociale devrait d’abord commencer dans les beaux quartiers, explique en effet le sociologue Renaud Esptein. «C’est par le haut du marché immobilier que se déploient les processus de spécialisation, avec des mécanismes d’éviction qui se diffusent des quartiers riches vers des quartiers mixtes et, en bout de chaîne, vers les quartiers pauvres. Si on veut lutter contre la ségrégation, partons des mécanismes qui en sont à l’origine et non des conséquences.»

Pour autant, la loi SRU, aussi efficace soit elle, ne sera pas, à elle, seule, la solution miracle. D’abord, parce que ses effets se mesurent sur le long terme, et se comptent en dizaine d’années. Sans financement massif d’aides à la pierre pour le logement social, il y a fort peu de chance qu’elle permettre de développer des logements accessibles pour les plus démunis, et non des PLS, véritable canada dry du logement social. De très nombreux élus pourront continuer à construire des HLM hauts de gammes sans un changement du texte de la loi.

cite Nanterre
Carte postale de Nanterre (Hauts-de-Seine).

Face à l’urgence, «l’Etat peut aussi mobiliser le parc privé, et faire en sorte que les préfets développent l’intermédiation locative», ajoute René Dutrey, du Haut comité pour le logement de personnes défavorisées. Des dispositifs, de type Solibail, permettent à une association de louer un appartement pour le sous louer à des prix inférieurs aux marché.

Au lieu d’employer des concepts comme l’apartheid, M. Valls ferait donc mieux d’employer les grands moyens. En l’espace de quatre ans à peine, les subventions d’Etat pour la production de HLM ont baissé de 84%. Quant aux logements locatifs faisant l’objet d’un conventionnement social, leur nombre a baissé de 88% entre 2009 et 2013. Inverser la tendance serait une autre manière de lutter contre «l’apartheid social».

Pierre DUQUESNE


Article paru dans l’Humanité du vendredi 6 mars 2015. Cartes postales de ZUP, glanées sur le compte twitter de Renaud Epstein.


Pour aller plus loin, vous pouvez aussi lire l’entretien du sociologue Renaud Epstein dans les colonnes du Monde : «Aborder la ségrégation à partir des quartiers populaires, c’est prendre le problème à l’envers»


 

peuplementVous pouvez également vous procurer l’ouvrage collectif Le peuplement comme politiques, de Fabien Desage, Christelle Morel-Journel et Valérie Sala-Pala. Livre édité au Presses universitaires de Rennes. Lire l’introduction, ici.

 

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