Linda Da Mota, 
gardienne du lien social

Depuis quatorze ans, cette gardienne d’immeuble HLM entretient les communs mais aussi la vie collective dans sa cité de Saint-Denis. Elle a manifesté hier avec des centaines de collègues pour protester contre un décret qui menace leur logement de fonction.

Linda Da Mota sort une liasse de photos d’une chemise bleue. Des visages de dizaines d’hommes et de femmes, d’enfants et de personnes âgées défilent dans les mains de cette quinquagénaire, gardienne d’immeuble dans la cité Stalingrad, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Elle s’arrête sur un cliché. Une quinzaine de garçons, Nike air aux pieds, casquettes et jogging de Chelsea, posent bras-dessus, bras dessous. «Ca c’est la bande de jeunes. La bande de la cité. Notre bande à nous.»

Les mots sont bienveillants, le regard affectueux. Elle les connaît bien, Linda, ces jeunes qu’elle a vu grandir à ses côtés. Ils la connaissent aussi, elle, pilier de la cité depuis plus de quatorze ans. «Elle les respecte, ils la respectent», comme elle dit. Enfants, ils participaient aux remises de cadeaux de Noël qu’elle organise chaque année. Tout comme aux barbecues et innombrables fêtes que Linda met sur pied. Soirée couscous, chasses aux oeufs de Pâques, fête des voisins… La prochaine, c’est une brocante, le 30 mai.

«La cité, j’y habite. J’y travaille. Mais c’est aussi chez moi. Alors, forcément, je fais en sorte que tout se passe bien, explique Linda. Quand j’ai été embauchée comme gardienne, la condition, c’était de vivre sur le site.» Hélas ! Cette grande proximité avec les locataires risque d’être remise en cause par un décret de mai 2012. Adopté en catimini entre les deux tours de l’élection présidentielle, ce texte limite la possibilité, pour les fonctionnaires, de bénéficier d’un logement de fonction. Les dégâts collatéraux sont considérables pour les 2500 gardiens d’immeubles HLM rattachés à la fonction publique territoriale. A partir du 1er septembre, ils devront payer un loyer fixé à 50% de la valeur locative de leur appartement. Auquel s’ajoutent les frais de chauffages, l’eau, le gaz et l’électricité. Linda a fait le calcul. Si la décision du gouvernement Fillon est appliquée, elle perdra 400 euros sur son salaire, qui oscille entre 1400 et 1500 euros.

«Avec toutes les heures que je fais, mon logement de fonction, c’est la moindre des choses», explique Linda, qui a manifesté avec des centaines de collègues, hier après-midi, place des Invalides. A Plaine Commune Habitat, les gardiens sont d’astreinte une semaine sur deux, disponibles 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Remédier à une coupure de courant, réparer l’ascenseur, secourir une personnes malade, ils ne comptent pas leur temps pour les habitants. «La semaine passée, quand un incendie s’est déclaré dans la cité Gabriel-Péri, 15 gardiens ont pu être mobilisés d’urgence pour prendre en charge 80 familles», raconte Stéphane Peu, président de Plaine Commune Habitat. «Ils veulent quoi, ceux qui veulent nous faire payer notre logement ? Que l’on se borne à faire 8h-17h? Ils ne se rendent pas compte de ce que l’on fait au quotidien, déplore Linda. Retirer le logement de fonction, c’est casser le métier de gardien d’immeuble.»

Son boulot, en effet, ne se limite pas à sortir les poubelles, balayer le parking, nettoyer le hall ou recevoir les loyers. «Fini le factotum!», écrit aussi Jean-François Laé dans un livre qui vient de paraître, où il raconte le quotidien de plusieurs gardiens travaillant à Stains (1). Ce sociologue à l’université Paris 8 décrit les gardiens comme des «rempailleurs de désordres quotidien», des «réparateurs de la vie collective». Des «gardiens du liens social», pourrait-on ajouter. «Pour faire ce travail, explique Linda, il faut d’abord apprendre à écouter, apprendre à aimer les gens». Celle qui aime discuter «avec ses mamies» veille aussi à «garder le contact avec les jeunes», avec lesquels elle ne montre jamais la moindre agressivité. Et ça marche. A la cité Stalingrad, les ascenseurs sont propres, la vie collective plutôt riche, et les échanges fructueux. Une personne âgée vivant dans un F4 et une famille entassée dans un F2 viennent d’ailleurs de se mettre d’accord pour échanger leurs logements. Et c’est Linda, une nouvelle fois, qui s’est chargée de mettre de l’huile dans les rouages.

Les gardiens sont «un des derniers maillons de la chaîne de solidarité dans les quartiers populaires», insiste Stéphane Peu. Faire payer leur logement de fonction serait «en contradiction avec les engagements pris au plus haut niveau de l’Etat, notamment celui de renforcer le lien social et les services publics» dans les quartiers.

Pierre Duquesne

1. Dans l’oeil du gardien, édition du Seuil, collection Raconter la vie, 7,90 euros.


Article paru dans l’Humanité du 6 mai 2015.


 

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