Les villes meurent aussi

Ne ratez pas la série d’émissions sur la disparition des villes, diffusée cette semaine dans CulturesMonde, sur France Culture. Petite séance de rattrapage. 

Les massacres proférés dans les villes de Kobane, Homs, Sarajevo ou Hiroshima, sont-ils des « urbicides » ? Dans les conflits armés, les aires urbaines ne sont pas seulement des objectifs de guerre ou des sites stratégiques à conquérir. Loin de se réduire à un espace bâti concentrant les fonctions  politiques et militaires, les villes peuvent devenir un ennemi à part entière, parce qu’elles constituent « un espace de densité et de proximité maximal, où les populations peuvent construire des espaces de rencontres, de sociabilisation« , explique Bénédicte Tratnjek, géographe travaillant sur les villes en guerre (voir son blog et son compte twitter). L’urbicide, qui définit l’ensemble les actes contre la ville en tant que ciment du vivre ensemble, a été inventé par Bogdan Bogdanovic, architecte et ancien maire socialiste de Belgrade dans les années 80, devenu opposant et dissident au régime nationaliste de Slobodan Milosevic.

Sarajevo est l’une des villes martyres, visées parce qu’elles représentaient un espace « où la jeunesse oublie parfois son appartenance communautaire, religieuse, politique, sociale », où l’on va se draguer, où l’on va avoir des enfants ensemble… »

En Syrie, les villes sont souvent considérées en elles-mêmes comme des adversaires du régime, parce qu’elles sont majoritairement sunnites, mais aussi parce que le tissu urbain constitue par essence « le lieu du cosmopolitisme », explique Jean-Pierre Perrin, journaliste à Libération. Les communautés, dans les villes, finissent par se rencontrer, ne serait-ce que dans les souks ou dans d’autres endroits. » Des lieux « où l’on échappe à l’esprit de corps et au respect du chef ». On y « préfère toujours la loi, car elle permet de garantir le vivre ensemble ».

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« A regarder la ville, écrit Jean-Pierre Perrin dans son reportage à Bab Amro, quartier en ruine de Homs, en février 2012, on dirait qu’elle ne respire plus ». Les rues sont « livrées à l’ordure et aux décombres. Pas un passant, à l’exception de quelques combattants ou d’un médecin qui, en courant, défiant les balles des tireurs, n’a pas renoncé à rentrer chez lui pour rassurer sa famille. La nuit, quelques voitures osent se hasarder dans les artères défoncées, le plus souvent en quête de quelques vivres dans d’autres quartiers, ceux qui ne sont pas encore complètement sous la coupe de l’armée syrienne. Quelques très rares lumières, dont celles du petit centre de presse, celui que les bombes ont anéanti hier, tuant deux journalistes occidentaux. » 

Mais la ville ne meurt jamais, semble conclure, dans son reportage, le journaliste de Libé. « Le pilonnage du quartier est si violent que le silence est rare. Pourtant, entre deux salves d’obus, on entend le chant des coqs, singulier et unique rappel que la vie n’a pas renoncé dans la ville agonisante, et qu’elle persiste coûte que coûte. »

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A Beyrouth, ajoute Bénédicte Tratnjek, la démolition des cafés a pu être analysée par certains chercheurs comme une systématisation de la destruction du vivre ensemble. Ces endroits représentaient, « à l’échelle du quotidien, la mémoire d’une certaines proximité des habitants, une intellectualité » que porte la ville.

Lorsqu’elle a la chance d’être rebâtie, une ville martyre doit faire avec une « reconstruction à deux vitesses ». A Sarajevo, comme ailleurs, « on rénove d’abord la ville centre, l’espace vitrine, pour investisseurs,  les hommes d’affaires, les diplomates, et dans un second temps, pour les touristes. En périphérie, on voit encore, vingt ans après, les impacts d’obus, les traces de balles… »  walid-500x326

Dans ces zones, la reconstruction peine terriblement. Elle est,
en outre, sujette à des conflits mémoriels,
comme la fameuse bibliothèque de Sarajevo qui vient à peine d’être rouverte au public. Comment faire pour que les populations se réapproprient ces espaces reconstruits ? Doit-on effacer les traces, faire tabula rasa, ou rebâtir à l’identique ? Ce fut le cas au pont de Mostar, explique Bénédicte Tratnjek. Il a été reconstruit à l’identique mais il n’est plus ce lieu de rencontre, d’échange, ce trait-d’union entre les communautés qu’il était devenu au fil des siècles. Sans compter les innombrables conflits fonciers ou de titres de propriété…


Série photographique de Walid Raad|The Atlas Group Archive. Liban 1982.


R.I.P. Détroit

La deuxième émission de la série porte sur la ville de Détroit, dans le Michigan. La « motor town », explique le producteur Florian Delorme,  est l’exemple type des « shrinking cities », ces villes en décroissance qui rétrécissent sous l’effet conjugué de la crise économique, du déclin démographique, des catastrophes industrielles ou environnementales. Après la banqueroute, Détroit et ses 80 000 bâtiments abandonnés attirent les squatteurs,  trafiquants et autres touristes fascinés  par l’esthétisme des ruines. Sans oublier le cinéma : Jim Jarmush y a tourné le récent Only lovers left alive. Alors la culture et l’attrait de la classe créative peuvent-ils sauver les villes post-industrielles ? Cette disparition des villes est-elle  synonyme de renaissance ? Des réponses apportées par Flaminia Paddeu, doctorante en géographie et enseignante à Paris IV et Sylvie Fol, professeur en Aménagement et Urbanisme à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pour plus d’infos sur les shrinking cities, vous trouverez une mesure du phénomène en France ici, ou le lien vers le réseau international des chercheurs sur les « shrinking cities », .

 

Enfin, les deux autres émissions sur les villes en voie de disparition.

La ville fantome

Quand la ville tue la ville

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