« Les métamorphoses 
de l’habitat social ne sont 
pas uniformes »

Les évolutions des HLM dépendent des organismes, de leurs histoires, de leurs traditions, 
et de l’attitude de ses agents, explique la sociologue Lucie Bonnet, auteure d’une thèse 
sur les métamorphoses du monde HLM.

Avez-vous constaté, dans 
votre travail de recherche, 
une marchandisation grandissante des organismes HLM ?

Lucie Bonnet. ©DR

Lucie Bonnet. J’ai plutôt cherché à analyser, dans les discours des réformateurs sociaux, les glissements successifs dans les manières de définir ce qui devait être assuré à travers un logement. Cela me permettait d’avoir un point de vue décentré sur les enjeux d’interventionnisme de l’État ou de recours au marché. Ces oppositions sont très importantes pour comprendre l’évolution des politiques de logement, mais elles ont déjà été largement traitées par d’autres travaux. Par ailleurs, il y a toujours eu des formes d’articulation entre le public et le marché dans le logement social. Les sociétés anonymes HLM n’ont jamais été un service public. Il s’agit d’un montage composite, alliant dès le départ une mission d’intérêt général et des mécanismes marchands. Ce qui m’intéressait, c’est de comprendre comment ces articulations entre mécanismes marchands et missions « missions sociales » ou de « service public » vont évoluer au sein de ces organismes.

Quels changements avez-vous observés ?

Lucie Bonnet. À la fin du XIXe et au début du XXe, les réformateurs sociaux proches de la société Habitations bon marché mettaient l’accent sur la propriété privée du logement, afin de rattacher les ouvriers à un ordre plus familial. Plus tard, sous l’influence des hygiénistes et la création des offices publics, le logement social va devenir un outil de construction d’habitations modernes, confortables, avec un ensemble de normes de qualité progressivement définies, et accessibles au plus grand nombre. À partir des années 1950, les attaques vont se concentrer sur la figure des grands ensembles et sur l’incapacité de l’État à répondre à ce à quoi les gens aspirent à travers leur logement et leur habitat. Si cette critique n’est pas, au départ, fondée sur une base libérale, les instances de planification vont s’en saisir pour la reformuler dans une grammaire libérale et apporter des réponses axées sur une prise en compte des choix individuels des ménages. À l’origine, ils avaient le choix entre un logement inconfortable ou confortable en HLM. Les ménages vont ensuite être invités à opter entre différents segments du parc de logements : parc locatif privé, logement social ou aller vers l’accession à la propriété. Selon cette logique, assumée dans les années quatre-vingt-dix, il ne faut pas seulement miser sur les HLM mais proposer un marché équilibré et diversifié du logement afin d’alléger la charge du logement social pour les finances publiques. Au début des années 2000, le choix se réduit dans le temps. Chaque personne va devoir se demander si elle doit rester dans son logement ou le quitter pour pouvoir répondre à une opportunité d’emploi ou pour favoriser une bonne fluidité du parcours résidentiel. Autrefois valable le temps d’une vie, le choix du logement va être reconfiguré par les pouvoirs publics pour garantir un fonctionnement efficace du marché de l’emploi ou du logement. C’est un peu paradoxal au regard de l’histoire des politiques du logement. La problématique majeure, à l’origine, c’était de bien loger les personnes. À l’heure actuelle, l’enjeu semble de mettre en mobilité les ménages, de faciliter leur sortie du logement social, pour assurer l’équilibre des marchés.

Vous avez ensuite observé trois bailleurs sociaux. Comment 
se sont-ils approprié cette évolution du discours ?

Lucie Bonnet. Cette évolution ne s’est pas traduite par une grande réforme, mais par une série de mesures, isolées les unes des autres et relativement discrètes, qui vont introduire de nouveaux outils de gestion proches de ceux du marché. Les bailleurs sociaux vont se voir imposer de nouveaux outils d’évaluation des biens et des services qu’ils produisent, et devoir en rendre compte de manière objective, à l’aide d’indicateurs. Des conventions d’utilité sociale vont aussi fixer des objectifs de performance. Chaque bailleur va mettre en œuvre ces exigences de différente manière, en fonction de son histoire et de ses orientations. L’un d’entre eux va essayer de standardiser la qualité de service rendue au locataire, avec la mise en place de procédures. Il va par exemple fixer des délais de réponse aux locataires. Cette standardisation va remettre en cause son fonctionnement collectif, basé sur de petites équipes de gardiens, ayant plus ou moins d’expérience, avec des profils différenciés et complémentaires. Aujourd’hui, chaque gardien doit assurer le même travail et répondre aux objectifs qui lui sont fixés. Au final cette standardisation va produire des tensions au sein de l’organisation sans toutefois chercher à l’inscrire dans une logique plus marchande. Dans un autre organisme, au contraire, on interprète cette succession de petites réformes comme les prémices d’une privatisation complète du logement social. Et ce bailleur va prendre des dispositions pour s’y préparer. Opérer, par exemple, une séparation entre les activités sociales, visant les ménages les plus pauvres, et celles dites concurrentielles, susceptibles d’être commercialisées plus largement. Les services chargés de la maîtrise d’ouvrage vont dorénavant intervenir en mission de conseil afin de vendre des prestations à d’autres acteurs. Cet organisme va aussi mettre en forme des services à la personne auprès des locataires, pour étudier leur commercialisation. On assiste donc à des interprétations et des appropriations extrêmement differenciées de ces réformes, selon l’histoire et les spécificités propres à un organisme. Si certains dirigeants vont anticiper la privatisation, en l’envisageant à la fois comme une contrainte et comme une opportunité, d’autres agents s’y opposent clairement. Les effets de ces réformes ne sont pas uniformes.

Entretien réalisé par Pierre Duquesne


Article paru dans le Supplément Logement de l’Humanité Dimanche, semaine du 13 au 19 novembre.