«Les habitants du bidonville ont une solution. Appliquons-la !»

Plus grand bidonville de la capitale, le campement installé sur les voies de la Petite Ceinture, dans le 18e arrondissement, devrait être évacué mercredi. Risquant de remettre en cause un projet d’insertion vertueux et économe, élaboré avec l’aide des résidents du bidonville.

Ils ont défilé comme un seul homme. Pères, mères et enfants sont sortis groupés, hier matin, de leurs cabanes posées sur les voies désaffectées de la Petite Ceinture, entre la porte Poissonnière et la porte de Clignancourt, à Paris. La plupart des 300 habitants recensés dans ce bidonville, le seul de la capitale, sont venus devant la mairie du 18e arrondissement pour réclamer un sursis de deux mois avant leur expulsion, programmée par les autorités mercredi matin. « On a rarement vu un tel niveau de mobilisation chez les habitants de bidonville », confirme Manon Fillonneau, déléguée générale du CNDH-Romeurope. Tous savent ici pourquoi ils se battent. Ils partagent un même mot d’ordre, un but, et un slogan : « Nous ne voulons pas d’hôtel pour une semaine mais du temps pour finir notre projet ! »

Le combat de l’association des Bâtisseurs de cabanes

Coincés entre les grillages et les hauts murs de la Petite Ceinture, les habitants se sont organisés. Ils ont constitué, en novembre, l’association les Bâtisseurs de cabanes, et développé un projet d’autoconstruction accompagné. Alin Tudor, le trésorier, y travaille depuis deux mois, en plus de son CDI dans une entreprise de désamiantage. « Nous proposons de construire une soixantaine de logements, avec l’aide d’architectes, pour reloger les familles sur d’autres terrains de la ville, de façon temporaire. Mais, pour cela, il faut nous laisser le temps, et que l’on reste sur place », explique ce Roumain de 38 ans.

Pas sûr qu’il obtienne satisfaction. La procédure d’expulsion, lancée par Réseau ferré de France (devenu SNCF Réseau), est arrivée à son terme. La mairie du 18e n’en était pas à l’origine, mais elle ne s’y oppose pas, pour des raisons de sécurité. Il n’y a qu’un seul accès à ce campement fermé sur trois côtés. « Le moindre départ de feu serait une catastrophe », explique Gérald Briant, adjoint au maire PCF, en charge des affaires sociales, qui dit néanmoins soutenir la démarche des habitants.

Le projet, encore à ses débuts, est en effet plus que tangible. Une société coopérative supporterait juridiquement l’opération, réalisée par les habitants avec l’aide d’une association d’insertion par le bâtiment, Apij BAT. Le cabinet Air Architectures a déjà réfléchi à la conception d’habitats modulaires, en bois, de 16 mètres carrés environ. Démontables, ils comprendraient une partie cuisine, un chauffage, une salle de bains, et un panneau électrique aux normes. Soutenu par le Mrap, la LDH, et le collectif RomParis, ce projet ne durerait pas plus de trois ans, le temps de mettre en œuvre un accompagnement social poussé pour favoriser la scolarisation des enfants ou l’accès au logement pérenne. D’un montant estimé à 2 millions d’euros, ce projet pourrait être financé en grande partie par des fonds européens de type Feder. La Commission européenne a, en effet, débloqué des milliards d’euros pour l’intégration des populations roms… mais ces sommes restent inutilisées par les pays membres. « Nous ne demandons rien à l’État, nous ne demandons pas d’aide sociale !» rappelle en roumain le vieux marin au mégaphone.

Une solution bien plus efficace que d’envoyer tout ce petit monde dans des hôtels pour quinze jours, insiste aussi l’architecte Olivier Leclercq. Qui rappelle qu’en Île-de-France, la puissance publique a dépensé 180 millions d’euros en nuitées hôtelières rien que pour l’année 2015. Les terrains ne manquent pas non plus. « Lors d’un précédent projet, nous avions identifié près de 500 terrains disponibles dans le 5e arrondissement ! » Et pour la sécurité du terrain actuel ? « Nous avons demandé la mise en place de points d’eau, proposé d’améliorer les accès et de créer des espaces de sécurité entre les cabanes », ajoute Olivier Leclercq. Insuffisant pour les pouvoirs publics qui préfèrent toujours évacuer avant même de mettre en place un accompagnement social, comme le prévoit pourtant la circulaire Valls d’août 2012. «La stabilisation sur place des occupants est rarement possible », a redit hier Sylvain Mathieu, délégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement des personnes sans abri ou mal logées, dans la Croix. « C’est au contraire en expulsant sans cesse ces personnes, dont certaines vivent leur cinquième expulsion, que l’État pérennise leur situation », rétorque Manon Fillonneau du CNDH-Romeurope. À l’image de la jeune Shakira, âgée de 8 ans. Cela fait quatre ans que la fillette et sa famille sont ballottées entre la porte de la Villette, La Courneuve et la Petite Ceinture, où elles ont déjà été évacuées en 2013.

« Les Roms ne sont pas le problème ».

L’existence de bidonvilles est « d’abord liée à la pénurie de logements, et non à une catégorie de population », tient à rappeler André Feigeles, du collectif RomParis. « Focaliser sur les Roms n’est qu’une manière de masquer l’incapacité de l’État à construire des logements accessibles pour les 140 000 SDF de notre pays. Tous ceux qui ont vécu dans les bidonvilles, dans les années 1960, le savent parfaitement. »

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