Le parc Georges-Valbon ne sera pas un nouveau « Central Park »

manhattan

L’Etat n’a pas repris à son compte le projet de Roland Castro pour le parc départemental Georges-Valbon, en Seine-Saint-Denis. L’architecte préconise de construire 24 000 logements dans l’enceinte du poumon vert de ce département populaire. Un grand pique-nique revendicatif est organisé ce dimanche 5 juillet.

Une porte sur l’ailleurs. Une fois franchie l’entrée du parc Georges-Valbon, à la Courneuve (Seine-Saint-Denis), l’asphalte, les bretelles d’autoroutes et les grandes avenues laissent la place à une immense prairie à perte de vue, bordée de collines boisées. « Il y a moins de monde que d’habitude, à cause de la canicule», confie Massimo, 21 ans, allongé mercredi sur les rives du lac. Ce parc, c’est son «jardin d’Éden». Son parcours de footing. Le lieu de ses rencontres amoureuses. Son échappatoire. «On se croirait en province, on a l’impression d’être dans un autre monde», raconte cet étudiant de la cité Floréal, qui se détache au-dessus des arbres. Elle semble loin, vue d’ici.

05072015-DSCF1237

«Ici, on a vraiment de l’espace, on peut s’isoler et on en a besoin», confirme Maeva, 18 ans, venue de Sarcelles avec sa sœur et ses nièces. Elle a également grandi avec le parc. «On venait avec le centre d’animation comme ces jeunes là-bas», dit-elle en montrant une colonie de bambins un peu plus loin. Indiaye, cuisinier de métier, rejoue le déjeuner sur l’herbe sous un arbre majestueux. Des dizaines de salariés viennent chaque midi  reconstituer leur force de travail. Et respirer un autre air.

«Le parc, c’est un service public de santé», aime dire Robert Valbon, fils de Georges, communiste, et président emblématique du conseil général de la Seine-Saint-Denis de 1967 à 1993. Il se souvient de son père visitant ce chantier lancé pour offrir aux ouvriers et aux habitants de ces territoires industriels, pollués, la possibilité de profiter, eux aussi, de vastes espaces verts n’ayant rien à envier à ceux des beaux quartiers. Les travaux vont durer des années pour transformer d’anciens terrains vagues et des bidonvilles en un immense parc vallonné de 417 hectares, à cheval sur cinq communes (La Courneuve, Dugny, Stains, La Saint-Denis et Garges-lès-Gonesse). Il offre aujourd’hui 12 mètres carré de nature à chaque habitant du 93.

«L’équivalent d’une ville de 90 000 habitants»

bancLe fils Valbon, membre du collectif pour la défense et l’extension du parc Georges-Valbon, reprend aujourd’hui la bataille. Chaque dimanche, il participe et organise des pique-niques revendicatifs contre le projet du «Central Park», annoncé à l’automne par Roland Castro. L’architecte plaide pour une transformation radicale du parc. Ses plans donnent le tournis : 24 000 logements seraient érigés à l’intérieur même du parc afin de partir «à la reconquête d’un des sites les plus poétiques de la métropole». Réinventer le parc de La Courneuve est l’occasion rêvée, selon lui, de «panser les plaies héritées du fonctionnalisme du siècle dernier, qui a séparé les fonctions de la ville en différentes zones». Bâtir une façade urbaine «à la manière de Central Park à New York»  permettrait de désenclaver le parc et de le «rendre aux habitants des villes voisines» qui lui tournent jusqu’ici le dos.

La création de 1,7 million de mètres carrés d’habitations, d’équipements et de bureaux offrirait, surtout, une « nouvelle attractivité » à ce territoire, de rééquilibrer au nord la métropole du Grand Paris. Pour ne pas dénaturer ce site Natura 2000, Roland Castro propose d’aménager 140 ha extérieurs, dont une partie transformée en jardins, pour compenser les 70 hectares amputant les espaces classés du parc.

«C’est l’équivalent d’une ville de 90 000  habitants qui entre dans le parc. Même repeint en vert, ce projet ne peut en réalité que consister à amputer le poumon du 93», proteste Étienne Pénissat, autre animateur du collectif de défense, dans une tribune remarquée. Cet opposant, sociologue au CNRS, dénonce «un mépris des classes populaires» et la volonté de «changer la population qui vit autour de ce parc». Un exemple de la «politique de peuplement» chère à Manuel Valls. Avec l’objectif d’attirer des couches plus aisées dans cette zone située entre les sièges sociaux de la Plaine-Saint-Denis, le futur complexe d’affaires et de loisirs Europacity et l’aéroport du Bourget, premier aéroport d’affaire d’Europe. «Pour qui veulent-ils faire ça ? Ce n’est sûrement pas pour les ouvriers comme nous, ni pour ceux qui habitent déjà là», juge aussi Patrick, 60 ans, qui bronze sur la pelouse jaunie. Cet habitant de la Courneuve sait de quoi il parle : il est grutier dans un grand groupe du bâtiment.

grand lac

C’est aussi la méthode, particulièrement brutale, qui fait grincer des dents. Mi-avril, le premier ministre avait cité le parc Georges-Valbon comme une zone pouvant faire l’objet d’une opération d’intérêt national (OIN), procédure juridique offrant la possibilité à l’État de se substituer aux collectivités locales pour booster les constructions de logements. Oubliant au passage que le territoire de Plaine Commune (intercommunalité comprenant les villes de Saint-Denis, La Courneuve et Stains) détient le record de France des constructions ces dernières années…

footFace à la mobilisation grandissante, l’Etat a cherché, cette semaine, à temporiser. Le 29 juin, Manuel Valls a adressé un courrier à Stéphane Troussel, président (PS) du conseil départemental pour confirmer ce qu’il avait déjà dit oralement aux élus locaux : le développement du parc ne les court-circuitera pas. Quant au projet Castro, « il n’est pas celui du conseil départemental, ni des collectivités locales. Il n’est pas davantage celui de l’État ». Le premier ministre semble avoir aussi renoncé à l’objectif des 24 000 logements, qu’il ne reprend pas à son compte. Une concertation sera lancée en septembre, et durera jusqu’au mois de décembre, date des élections régionales, a ajouté Stéphane Troussel, satisfait de voir le conseil départemental et les collectivités locales reprendre la main pour élaborer un « projet partagé ».

Bâtir sur les franges ou à l’extérieur du parc ?

«C’est une première victoire», a réagi le collectif de défense du parc, qui appelle néanmoins à continuer le combat. Il organise un grand rassemblement, dimanche 5 juillet, à proximité du grand lac. Les opposants s’inquiètent, notamment, de la volonté réaffirmée du Premier ministre «d’aménager en partie les franges» du parc Georges-Valbon.

FOOT "Le parc doit connaître «une troisième phase de développement», estime également Stéphane Troussel, partageant avec le collectif la volonté d’améliorer le lien entre les villes et le parc, notamment en recouvrant l’autoroute A1. Le président de l’assemblée départementale veut aussi profiter de l’arrivée prochaines de deux nouvelles gares en lisière du parc (ligne Tangeancielle Nord), pour redynamiser le centre et le nord du département. Il met en avant des terrains extérieurs au parc, comme celui des «Essences», où l’on peut sans attendre lancer des opérations mêlant emploi, équipements et logements. Le projet Castro, même s’il est abandonné, aura au moins eu le mérite, selon Stéphane Troussel, « de proposer une démarche globale, de prendre conscience que l’on peut faire quelque chose à faire autour de ce parc». Reste à savoir quoi. Quels types de logements ? Quels financements ? Par quel opérateur ? Et surtout, pour quelles catégories sociales ? Des questions qui demeureront entières, même en cas de rejet définitif du projet Castro.

05072015-DSCF1316

Plutôt que d’attirer de nouvelles populations aisées, on pourrait d’abord commencer par réfléchir aux populations vivant déjà en Seine-Saint-Denis, renchérit Etienne Penissat. Les habitants des quartiers populaires bordant le parc ont «surtout besoin des mêmes services publics qu’ailleurs, comme le montre la bataille que mènent, depuis plusieurs semaines, les écoles de la cité Floréal ou encore la grève d’une partie des personnels de l’hôpital Delafontaine». Des luttes qui ont eu moins d’échos dans le presse que le Central Park. Le militant enfonce le clou : «On ne met pas suffisamment de profs, ni d’AVS, dans les écoles mais on nous vante un projet qui reviendrait à privatiser en partie un parc public.» 

cartesIl faudra attendre quelques semaines pour obtenir la confirmation que le parc ne figurera pas dans la liste définitives des OIN, publiée au mois de septembre. Si les élus locaux n’avancent pas assez vite au goût de l’Etat, celui-ci aura toujours la possibilité de revenir à la manœuvre grâce au dossier de candidature aux Jeux olympiques… «Nous sommes contre le projet « Central Park », mais aussi contre tout projet similaire visant à privatiser le parc», a martelé mercredi Anne Noël, autre porte-parole du collectif pour la défense et l’extension du parc Georges-Valbon. Nous sommes fondamentalement opposés à l’établissement, à l’intérieur de l’emprise actuelle du parc Georges-Valbon, de logements et de toutes constructions privées qui n’auraient aucun lien avec la destination première du parc», a-t-elle aussi rappelé.

« Pourquoi ne pas construire ailleurs ? Il n’y a pas d’autres terrains en Seine-Saint-Denis ?» s’étonne Farid, technicien de bagages à Roissy, venu profiter de son congés parental du côté du belvédère. «Ce parc n’est pas traversé par des routes, comme à Vincennes ou au bois de Boulogne, rappelle cet habitant de Dugny, qui a grandi aux 4000, à la Courneuve. C’est un patrimoine, une richesse de la Seine-Saint-Denis. Il n’y en a pas beaucoup. Ce serait dommage de s’y attaquer.» Devant lui, une colonie de bernaches, espèce de grands oiseaux du 93, prend son envol. Ils semblent rejoindre les avions volant à basse altitude, qui décollent ou atterrissent des aéroports voisins. Eux seuls rappellent que l’on est, ici, au coeur du Grand Paris, et de ses enjeux.

Texte et photos Pierre Duquesne

05072015-DSCF1211

 


Cet article est une version longue d’un papier paru le vendredi 3 juillet dans l’Humanité.


 

1 Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *