Le mal-logement
 nuit gravement
 à la santé

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Asthme, allergie, renoncement aux soins…
L’insalubrité, tout comme le poids des loyers, ont un impact direct 
sur la santé des Français, souligne la Fondation Abbé-Pierre 
dans son dernier rapport.

Le mal-logement se respire. Il se renifle. Une odeur putride, aigre et fétide. Aïcha s’en rend compte à chaque fois qu’elle rentre chez elle, au 10 rue Boukri, à Paris. «C’est à ce moment-là qu’on sent cette odeur difficile à décrire, comme si on avait laissé fermer pendant des années, explique cette mère, désespérée. Et pourtant, j’aère sans cesse l’appartement.» Mais l’humidité, immanquablement, revient. La faute de l’état de ce vieil immeuble vermoulu, situé à quelques encablures de la porte de la Chapelle. La faute aussi de la suroccupation de son 28 mètres carrés, où Aïcha vit entassée avec ses quatre enfants. Il semble encore plus petit tant il est obstrué par les meubles. Le frigo est à 50 centimètres du lit, lequel fait office de canapé. Trois couchages en quinconce occupent tout l’espace d’une chambre minuscule. La fenêtre a disparu derrière un lit superposé.

https://www.flickr.com/photos/le_plochingen/15582307575/in/dateposted/Kinés et antibiotiques, impuissants contre l’air vicié

L’effet le plus vicieux du mal-logement est invisible. Il agit dans l’ombre, dans les angles, sous les fenêtres et derrière les étagères d’infortune où s’entassent ses affaires. La moisissure rampe. Les bacilles grimpent au mur. Une constellation noire a retapissé la salle d’eau. Toxines pathogènes et autres germes attaquent, la nuit, les sinus de ses quatre enfants. «Quand le premier avait six mois, il a commencé à faire des bronchites et des bronchiolites à répétition. Une par mois», raconte Aïcha. Puis ce fut les crises d’asthme. Elle ne les compte plus, ni les semaines d’absence à l’école. Sa fille de trois ans gobe régulièrement des doses de Ventoline. Les innombrables séances de kiné respiratoire et les antibiotiques ne peuvent rien contre l’air vicié du logement. Condamnés à ne plus bouger à l’intérieur, par manque d’espace, les enfants ne peuvent pas courir non plus dehors, sous peine de s’essouffler. «C’est la faute au taux d’humidité de l’appartement, nous a expliqué le pneumologue», raconte Aïcha, en nous tendant le certificat médical. 48 % d’entre eux se plaignaient de rhinites, maux de gorge et otites, 17 % disaient souffrir d’eczéma. D’autres, enfin, mentionnaient des problèmes d’asthme ou des troubles de sommeil (17 %).

Une personne sur cinq
vit dans un appartement trop humide

Une autre étude, réalisée il y a trois mois par l’OFCE, a révélé qu’une personne vivant dans un logement trop humide avait 40 % de risques supplémentaires d’être en mauvaise santé. Au total, 5,8 millions de ménages connaissent un excès d’humidité dans leur logement, soit une personne sur cinq vivant dans notre pays.

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C’est même le défaut le plus fréquent dans les logements, à en croire la dernière l’enquête logement de l’Insee, datée de 2013. Ce problème ne se cantonne pas seulement aux immeubles vétustes ou insalubres, souligne Denis Charpin, chef du service de pneumologie-allergologie à l’hôpital Nord de Marseille. «Les rénovations et les constructions de bâtiment, encore aujourd’hui, ne prennent pas suffisamment en compte la santé des futurs habitants. Les nouveaux logements sont bien isolés, certes, mais ils demeurent mal ventilés. On installe des fenêtres en PVC, parfaitement étanche, on bouche les anciennes aérations, on évite de gaspiller les calories sans forcément installer des ventilations mécaniques contrôlées. De ce fait, on aggrave la condensation de l’humidité.» L’esthétique, les commodités d’usage, l’économie d’énergie passent dorénavant avant les éventuels problèmes d’hygiène et sanitaires liés à l’habitat. C’était pourtant une préoccupation première de tous ceux qui ont façonné nos villes à partir de la moitié du XIXe siècle…

Tout n’est pas lié à la qualité du bâti. La précarité énergétique et l’augmentation du nombre de foyers n’ayant pas les moyens de chauffer correctement leur domicile démultiplient les pathologies. Les rhumes à répétition et les bronchites ne sont pas les seuls maux guettant les 11 millions de personnes qui déclarent avoir déjà eu froid chez eux. 48 % d’entre eux souffriraient de migraines et 41 % d’anxiété et de dépression (contre 32 % et 29 % chez les ménages non exposés).

Le prix des loyers nuit aussi gravement à la santé. « Lorsqu’un ménage doit dépenser plus de 30 % de ses ressources pour se loger, il se voit contraint de réduire ses dépenses de santé de 35 euros par mois en moyenne par rapport à un ménage qui y consacre moins de 10 %», souligne la Fondation Abbé-Pierre. À ceci s’ajoutent l’angoisse générée par les difficultés de paiement de la quittance et les effets dévastateurs, d’un point de vue humain, des expulsions locatives. «La nuit, ça me travaille beaucoup, à tel point que je voulais me flinguer», témoigne un homme du Pas-de-Calais menacé à tout moment d’être jeté à la rue.

mur2Mal-logement et maladie,
un cercle vicieux

Quand ils ne sont pas à l’origine de pathologies, les difficultés de logement les aggravent souvent, comme ce fut tragiquement le cas pour Mme C., à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Souffrant d’une insuffisance cardiaque grave, cette femme, handicapée depuis l’âge de 18 ans, était sur les listes d’attente pour une transplantation, mais celle-ci a été refusée par les médecins en raison de ses conditions de logement. Le taux d’humidité relevé dans son F2, proche des 85 %, l’absence d’ascenseur, l’étroitesse des escaliers auraient pu «mettre en péril les chances de réussite de l’opération», rapporte la Fondation Abbé-Pierre. L’histoire de Maro, une fillette de dix ans souffrant de leucémie, est tout aussi dramatique. Son retour à domicile a été retardé pendant six mois en raison des conditions de logement de sa mère. Les équipes médicales ont dû mettre sous pression les pouvoirs publics pour obtenir une solution d’hébergement adaptée.

La dévalorisation et le repli sur soi s’accentuent à mesure que son lieu de vie se précarise. Fathen est au bout du rouleau, piégée avec ses trois enfants dans son deux-pièces de la porte de Clignancourt, à Paris, qu’elle paie 650 euros par mois. Cette mère célibataire attend un logement social depuis près de dix ans. Ses revenus ne lui ont jamais permis de prétendre à un appartement de plus grande taille dans le secteur privé. Même en banlieue, les agences demandent trois fois le loyer en revenus. La séparation d’avec son conjoint, qui ne supportait plus le manque d’espace, n’a rien arrangé. Elle est aujourd’hui coincée. «Moralement, je suis touchée. J’ai envie d’aller nulle part. Je n’ai plus envie d’aller travailler. J’ai envie de rien. Je lâche sur tout.» Animatrice dans une école, elle est aujourd’hui en arrêt de travail. Sa fille, âgée de 12 ans, fait de l’eczéma. Le petit de 2 ans tousse en permanence. Les résultats scolaires de son fils aîné, 13 ans, se sont subitement écroulés cette année. Ses consultations chez le psy n’ont pas produit d’effets pour l’instant. Comment le pourraient-elles ? «Les enfants me demandent en permanence à quel moment on changera d’appartement, pourquoi ils n’ont pas une chambre à eux, comme leurs copains d’école…»

Fathen est profondément déprimée. Ce qui n’aide pas à faire les démarches, solliciter les associations, se battre face à une situation qui lui semble devenue inextricable.

mur9Problèmes de santé et mal-logement forment un véritable «cercle vicieux», souligne la Fondation Abbé-Pierre. Car si la crise du logement constitue un véritable problème de santé publique, l’accès au logement et le maintien dans les lieux sont «d’autant plus difficiles que les personnes connaissent des situations de grande vulnérabilité». C’est évidemment le cas pour les sans-abri mais aussi pour tous les publics fragiles bénéficiant déjà d’un toit. Troubles de voisinage, constitution de dettes abyssales, syndrome d’enfermement… Près d’un tiers des personnes actuellement expulsées de logements sociaux le seraient en raison de troubles de comportement, rappelle la Fondation Abbé-Pierre, qui juge indispensable de décloisonner le monde médical et les acteurs du logement.

Pierre Duquesne


Article paru dans l’Humanité datée du jeudi 28 janvier 2016.


Série photographique produite par Le Plochingen. Licence Creative Commons, NC.

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