«Le logement est
 un bien commun»

Seuls les élus, les citoyens et la puissance publique peuvent 
garantir l’intérêt général face au rôle grandissant des acteurs privés dans la construction de la ville. Et ils peuvent compter, 
pour ce faire, sur les architectes, explique Catherine Jacquot, 
présidente du Conseil national de l’Ordre des architectes (CNOA).

D’après un sondage réalisé pour votre université d’été, 
la priorité numéro 1 
des architectes, c’est de «mieux tenir compte des modes de vie des habitants». Ne faut-il pas d’abord construire moins cher ?

Architecture, architecte, ordre, construction
©Sinbad Bonfanti

Catherine Jacquot. Il faut construire plus, beaucoup plus. Mais cela ne signifie pas faire fi de la qualité. Si les architectes insistent sur ce point, c’est qu’ils ressentent que ce n’est pas la préoccupation majeure des autres acteurs de la chaîne de production du logement. Une conception figée du logement, devenu stéréotypé, s’est imposée ces dernières années. Un accroissement des normes a modélisé les formes d’habitat, qui fait de moins en moins l’objet d’innovations de la part des promoteurs et des bailleurs sociaux. Les uns pour obtenir le produit le plus standard possible, les autres parce qu’ils tendent à s’inscrire dans une logique purement gestionnaire. Avec les 3800 normes à respecter pour produire un logement, les trois-pièces sont tous les mêmes, avec un salon le plus petit possible, une salle de bains et des WC immenses, et une cuisine non éclairée. Cette standardisation, ce sera le mal-logement de demain. Il faut au contraire inventer des nouvelles formes d’habiter. Créer des logements qui peuvent évoluer en fonction de l’évolution de la famille, aux plus près des usages, en tenant compte des évolutions sociales…

Faire des logements adaptés aux besoins, cela ne coûte pas plus cher ?

Catherine Jacquot. Améliorer la qualité de l’habitat ne coûte pas forcément plus cher. Un studio est plus onéreux, au mètre carré, qu’un trois-pièces, car, dans les deux cas, vous avez toujours une salle de bains. Faire de la qualité peut même s’avérer économique à long terme, si l’on prend en compte le coût global d’un logement, incluant le coût de la construction mais aussi les charges d’entretien et des travaux ultérieurs. Ce qui renchérit le plus, aujourd’hui, le prix du logement, ce sont d’abord les coûts financiers, les coûts fonciers et les coûts des normes. Une amélioration des délais de construction pourrait également permettre de les réduire. Dans les années 1980, il fallait 3 ans pour mener à son terme une opération immobilière. Actuellement, il faut 5 ans pour obtenir une autorisation de construire, réaliser les études, lancer les chantiers et bâtir. Ces immobilisations foncières sont autant de frais financiers supplémentaires.

D’où l’importance de la prise 
de décision…

Catherine Jacquot. On ne peut pas faire un logement comme si l’on fabriquait n’importe quel bien matériel. Un logement, ce n’est pas une voiture. Cela touche au quotidien des habitants. « Habiter», un terme que nous préférons employer, montre combien le logement, c’est toute la vie, toute l’histoire, la culture, d’une personne, d’un quartier, d’un pays. L’habitat renvoie au quotidien, et, dans le même temps, relie chacun à son territoire et à la fabrication de la ville, de l’urbain, du vivre-ensemble. Voilà pourquoi on ne bâtira pas massivement sans l’assentiment du plus grand nombre, sans la construction d’un consensus autour de l’idée que le logement est un bien commun.

Peut-on industrialiser 
la construction ?

Catherine Jacquot. Le bâtiment peut nettement améliorer son processus de fabrication, notamment au travers des outils numériques. Mais nous sommes convaincus que cette innovation viendra de la qualité des études, de la recherche. Et ce n’est pas le rôle des entreprises d’intervenir dans la conception du logement, et, plus largement de la ville. On voit de plus en plus se développer des exceptions au Code des marchés publics, notamment à travers la «conception-réalisation». Cette procédure associe une entreprise et un architecte dès le départ du projet. Mais les grandes entreprises du bâtiment, les seules à même d’utiliser ces procédures, sont en position de force par rapport à l’architecte, qui va subir une forte pression économique, avec un souci de rentabilité qui nuit à la qualité du projet. Beaucoup de logements sociaux, par le recours à la Vefa (vente en l’état futur d’achèvement), sont construits directement par des promoteurs privés, transformant les bailleurs en acheteurs. Nous constatons aussi une privatisation grandissante des aménageurs de la ville. Des quartiers entiers sont aujourd’hui conçus par le privé. Qui, dans ces conditions, va garantir l’intérêt général ? Pour y faire face, il faut une grande force de la puissance publique, des élus et des citoyens pour contraindre les opérateurs privés à réaliser un aménagement et des immeubles de qualité. Si certaines collectivités locales ont les outils pour le faire, dans les grandes métropoles, cela n’est pas forcément le cas dans les villes moyennes ou pour réaliser ce que l’on appelle l’architecture du quotidien (maison individuelle, petits projets – NDLA). Par leurs expertises, les architectes, les urbanistes et les paysagistes peuvent jouer ce rôle de conseil aux élus, aux citoyens.

Entretien réalisé par Pierre Duquesne


Article paru dans le Supplément Logement de l’Humanité Dimanche n°437 du 13 au 19 novembre 2014.

Photographie ©Sinbad Bonfanti pour l’Ordre des Architectes.
Image de tête : Jazzberry blue. Cartographie abstraite des grandes villes.

 

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