Le Grand Paris des Grands Parisiens

Que voit-on de la fenêtre des Grands Parisiens ? Comment perçoivent-ils ce nouveau mastodonte institutionnel sur lequel se déchirent, depuis plus d’une décennie, les élus d’Île-de-France  et les gouvernements successifs ? Alors que le débat sur la métropole parisienne repart de plus belle, les bouleversements du Grand Paris déstabilisent les habitants, entre la crainte d’une relégation et l’espoir d’une plus grande égalité entre les territoires.

« Quand vous discutez avec un Parisien du Grand Paris, il n’a pas grand-chose à dire. Mais ce n’est pas le cas de ceux qui résident dans une cité en deuxième ou troisième couronne, surtout s’ils habitent dans une tour. De chez eux, ils voient le Grand Paris comme personne.» Dominique Falcoz a coordonné le projet Le grand Paris vu de ma fenêtre. Cette opération a permis à 2 500 habitants de témoigner de leur vision de la métropole, à travers une photo prise de chez eux.

On y voit leur « soif de nature », les murs autoroutiers et ferroviaires qui morcellent leurs villes, mais aussi leur « fierté » de mettre la lumière sur ces territoires trop souvent ségrégués. On y voit aussi de centaines de travaux et d’innombrables chantiers.

Alors qu’Emmanuel Macron doit annoncer ses arbitrages sur l’organisation de la métropole francilienne dans les prochaines semaines, le débat, encore trop technocratique, laisse de côté les premiers intéressés : les habitants. Et pourtant, ils en sont les meilleurs experts. Ils y vivent. Ils sont les témoins quotidiens des transformations déjà à l’œuvre dans le Grand Paris. Et c’est en particulier le cas de tous les « banlieusards ».

À Aubervilliers, la séparation entre Paris
et la banlieue semble sur le point de tomber. «Bientôt, on va ressembler à un petit Paris. Le 21e arrondissement de la capitale ? J’aimerais bien», se réjouit Nicolas, manager photo. Et pour cause. La ligne de métro est en train d’être prolongée. Un tram aussi. De centres commerciaux ouvrent. Des milliers de logements sont en construction. «Cela va attirer la population parisienne, qui va découvrir les banlieues et ouvrira leur esprit en disant que c’est pas si mal, qu’il y a des gens bien», espère cet Albertivillarien.

L’arrivée de deux gares du Grand Paris Express, d’un campus, du siège social de Veolia, d’une nouvelle population des cadres et bientôt des jeux Olympiques, sont ici vus comme une aubaine par la population. Les habitants ne cachent pas non plus leurs inquiétudes. «Si Aubervilliers devient Paris, les loyers vont augmenter. Tout va être plus cher. Je sais pas comment ils vont faire, les pauvres», s’interroge Youssef, un jeune collégien. Benjamin, jeune technicien d’une vingtaine d’années, s’attend à voir une ville «plus belle», mais craint que des «gens qui vivent ici depuis trente ans soient recasés dans le 77 (Seine-et-Marne). Il ne faut pas juste déplacer la pauvreté, il faut aider les gens à s’en sortir».

Le rapport ambivalent à la métropole, on le retrouve chez tous les habitants de première et deuxième couronne de banlieue parisienne. «Lorsque nous interrogeons les habitants sur leur ville, 50 % à 60 % d’entre eux évoquent presque immédiatement le Grand Paris. Ce qu’il se passe dans leur ville, ils ont très bien compris que c’est lié aux changements à l’oeuvre au niveau métropolitain, en positif ou négatif», explique Frédéric Gilli, enseignant à Sciences-Po Paris et directeur associé de l’agence Grand Public.

Cette agence d’urbanisme a recueilli ces témoignages de centaines d’habitants dans différents endroits de la métropole. Les habitants voient les prix immobiliers monter. Ils sont aux premières loges pour voir les effets de la construction de 70 000 logements par an dans la région (un chiffre atteint l’an passé). Ils connaissent très bien les processus d’éviction, de ségrégation et éprouvent chaque jour «la galère des transports».

«C’est pour cela qu’ils sont très favorables au Grand Paris : ils ont bien compris qu’il y fallait régler ces sujets à l’échelle métropolitaine et que leur maire ne pouvait les résoudre seul», analyse Frédéric Gilli. L’attitude face à ces bouleversements, précise-t-il toutefois, ne sont pas identiques suivant la position sociale et la situation géographique. La réaction n’est pas la même dans les territoires en lisière de Paris ou en deuxième couronne. Les nouvelles perspectives de développement y sont vues d’un bon œil même si des craintes d’éviction de ces zones y sont fortement exprimées.

C’est la raison pour laquelle Jean-Claude Kennedy, maire de Vitry-sur-Seine, a aussi lancé en juin dernier une grande consultation populaire. Il entend beaucoup d’habitants «craindre d’être évincés en lointaine banlieue» face à la pression immobilière et l?arrivée d’une nouvelle population. Certains, à l’image Lila Khettaf, évoque la menace pesant sur les services publics assurés par la commune, vue comme une protection. «Parce que nous sommes Vitriots, nous avons droit à des services uniques, on est prioritaire sur certains points. Avec le Grand Paris, on sera prioritaire sur quoi ?» interroge cette agente technique de l’assurance-maladie. «Il va y avoir de nouvelles infrastructures. C’est une bonne chose pour la ville. Mais est-ce que cette solidarité de Vitry va perdurer ? Est-ce que tout ne va pas être centralisé ?» interroge aussi Oumarou Camara, technicien réseau.

Ces peurs sont étayées par Camille Montiel, de l’union régionale d’Île-de-France CGT. Elle redoute que les réorganisations territoriales servent de prétexte «à une restructuration des services publics», surtout «dans un contexte d’austérité budgétaire». Le Grand Paris peut se transformer en «plan social dans la fonction publique territoriale», ajoute la syndicaliste, qui rappelle que la fusion des départements des Yvelines et des Hauts-de-Seine pourrait entraîner 200 suppressions d’emplois. Alors la suppression annoncée des trois départements des petites couronnes?

«Pour peser sur les transformations actuelles, il faut impliquer les habitants», estime Jean-Claude Kennedy. Cet élu communiste bataille pour que les deux gares du Grand Paris Express de sa commune ne deviennent pas «une ville dans la ville». Or, pour l’instant, il y a un «véritable problème démocratique dans la construction de la métropole, s’insurge Julien Neiertz, de l’association Metropop’, qui fait de l’éducation populaire autour de la question métropolitaine. Il y a un sentiment profond de désarroi de la part des habitants parce qu’ils ont du mal à faire le lien entre ce qu’il se passe dans leur vie et l’écheveau institutionnel. Et on leur dit de plus en plus que ce n’est pas à leur niveau que cela se joue.» Julien Neiertz souligne surtout qu’il n’existe «aucun espace démocratique métropolitain». Cela se discute «dans une assemblée de maires, mais sans impliquer la société civile, les acteurs de terrain. Or, qui peut parler des problèmes sociaux, d’environnement, de transport, si ce ne sont pas les citoyens ?»

Pierre Duquesne


Article publié dans l’Humanité quotidienne du 11 janvier 2018. Photographies provenant du projet le Grand Paris vu de nos fenêtres.


Vous pouvez retrouver le projet Vu de nos fenêtres sur Intagram, ici. Le collectif Enlarge your Paris avait fait une sélection de comptes à suivre pour saisir la banlieue et l’outre-périphérique.