«L’avenir n’appartient pas aux seules métropoles…»

Figeac-centre-ville

C’est à Vitré que l’on crée le plus d’emploi, clame Olivier Bouba-Olga. Ce chercheur de l’université de Poitiers pourfend le mythe d’une division entre métropoles «excellentes» et territoires périphériques, grands perdants de la mondialisation. Les dirigeants politiques doivent « se désintoxiquer de la CAME »,  c’est à dire le discours qui se résume à Compétitivité-Attractivité-Métropolisation-Excellence. 

Beaucoup ont vu dans le mouvement des gilets jaunes, à l’instar du géographe Christophe Guilluy, le réveil des «territoires ruraux, petites villes et villes moyennes». Emmanuel Macron, lui, a évoqué « le malaise des territoires» lors de son allocution, le 10 décembre dernier. Cette opposition entre France des métropoles et territoires dits «périphériques» est un piège, prévient l’économiste Olivier Bouba-Olga, qui appelle à ne pas réduire les fractures sociales en division simplement géographiques (1).

«Je ne crois pas que l’avenir de la France et de ses territoires puisse se résumer au succès des métropoles (…), mais je ne crois pas que la France puisse réussir sans le succès des métropoles», a déclaré cet automne Édouard Philippe.
Qu’en pensez-vous ?

olivier-bouba-olga, économiste à l'université de PoitiersOlivier Bouba-Olga. Il y a un discours de plus en plus répandu, selon lequel l’avenir du monde et de la France se joue dans les métropoles. Une nouvelle mythologie (2), basée sur quatre termes qui font système : compétitivité-attractivité-métropolisation-excellence. Cette « Came » intoxique tous les discours politiques, quel que soit leur bord. On pourrait résumer cette théorie en quelques lignes :

1. Mondialisation oblige, tous les territoires sont en compétition les uns avec les autres (compétitivité).
2. Si on veut continuer à créer richesse et emplois, il faut arrêter de penser que tous les territoires peuvent gagner et soutenir en priorité ceux qui peuvent tirer leur épingle du jeu mondial (METROPOLISATION).
3. Ces territoires ont un avantage car il s’agit de territoires attractifs, où convergent les créatifs, les fondateurs de start-up, les meilleurs chercheurs, etc. (ATTRACTIVITE).
4. Au sein de ces grandes villes, il faut soutenir en priorité les talents, les projets novateurs et les meilleurs profils (EXCELLENCE).

Politiquement, c’est un discours difficile à assumer. C’est pourquoi ceux qui le portent ajoutent un second couplet : pour ne pas abandonner tous les autres territoires, il faut les raccrocher aux métropoles et organiser de nouvelles coopérations. C’est la théorie du ruissellement appliquée aux territoires. Le problème, c’est que ce discours ne se vérifie pas empiriquement, ni scientifiquement.

«Il n’y a pas de lien statistique
entre la taille des villes,
le type de territoire,
et leur capacité à créer de la richesse»

 

La chercheuse Saskia Sassen a pourtant bien décrit l’émergence des villes globales avec la mondialisation libérale. Les métropoles seront les «mines du XXIe siècle», avance aussi le sociologue Jean Viard, qui plaide pour un «nouveau pacte territorial»  (3). Ont-ils tout faux ?
Olivier Bouba-Olga. Des chercheurs plutôt orientés à gauche défendent effectivement une redistribution des richesses entre les territoires, via les impôts ou en mettant en place des politiques publiques pour faciliter, par exemple, la mobilité des plus jeunes. À cela s’ajoute un autre discours, porté par Laurent Davezies ou Thierry Pech, qui théorisent un développement propre des territoires non métropolitains, basé sur leur cadre de vie. Les métropolitains se rendent déjà hors métropole en week-end, en vacances ou pour leur retraite. Les zones rurales ou villes moyennes devraient vivre, désormais, de cette économie «présentielle». D’autres intellectuels, comme Christophe Guilluy, pointent, eux, le côté sombre de cette métropolisation, en se focalisant sur les territoires dits périphériques, où seraient reléguées les classes populaires. Mais ces chercheurs se basent tous sur l’hypothèse que la création de richesse a lieu désormais dans les grandes villes. Les petites villes et les zones rurales, elles, concentreraient les perdants de la mondialisation. On voit bien la portée politique d’un tel propos, sauf que la réalité est plus complexe.

Le bonheur serait-il dans le pré, alors ?
Olivier Bouba-Olga. En tout cas, il n’y a pas de lien statistique entre la taille des villes, le type de territoire, et leur capacité à créer de la richesse. Quand on observe le taux de croissance de l’emploi privé depuis 2008, le territoire le plus dynamique en France, c’est Vitré (Ille-et-Vilaine) ! Les bassins d’Issoire (Puy-de-Dôme), Vire (Calvados), Figeac (Lot) sont aussi largement au-dessus de la moyenne nationale. Des villes comme Nantes et Toulouse créent beaucoup d’emplois, mais, à l’inverse, Nice, Saint-Étienne ou Rouen «sous-performent» clairement. Bien sûr, certains types d’emploi se retrouvent dans les métropoles, comme les métiers liés à la conception-recherche, la gestion, la culture, les activités de conseil, et surtout la finance. L’Insee a même défini ces «fonctions métropolitaines». Pourtant, entre 1975 et 2014, cette division spatiale du travail, bien réelle, ne s’est pas accentuée.

«Allez dire aux producteurs
de Cognac qu’ils ne sont
pas dans la mondialisation !
»

 

Quant à la capacité à être connecté au monde, elle n’est pas l’apanage des grandes villes. Allez dire aux producteurs de cognac qu’ils ne sont pas dans la mondialisation ! Certains diront que les entreprises spécialisées dans l’aéronautique, à Figeac, bénéficient de la proximité de Toulouse. C’est à vérifier. Ces sous-traitants d’Airbus travaillent aussi pour Boeing. En réalité, ce que montrent nos travaux, c’est plutôt qu’il existe des tendances macrorégionales : les territoires qui vont mieux en France sont plutôt ceux qui sont situés dans l’Ouest et le Sud. Le succès économique des territoires est lié à leur domaine d’activité. Certains secteurs sont en déclin, d’autres non, quels que soient leur implantation géographique ou le type de territoires. Les différences dépendent aussi des acteurs locaux, de leur capacité à identifier les enjeux et à apporter des réponses adaptées.

Les gilets jaunes, c’est «la confirmation de la confrontation entre la France périphérique et la France des métropoles», martèle pourtant Christophe Guilluy…
Olivier Bouba-Olga.
Ce géographe a imposé un vocabulaire qui structure les représentations de la plupart des acteurs politiques et médiatiques. Il a montré dans ses premiers travaux, à juste titre, que des gens éloignés des grandes villes souffraient. Le problème est qu’il est monté trop vite en généralité. Des gens souffrent dans les espaces ruraux et les villes moyennes, certes, mais d’autres y réussissent très bien. A contrario, des gens souffrent dans les grandes villes, c’est même en leur sein qu’on trouve la majeure partie des personnes pauvres. S’il existe bien des fractures sociales, nombreuses et que l’on doit traiter, la transposition géographique de ces fractures sociales est un piège qui ne permet pas de comprendre la réalité.

Que proposez-vous pour développer ces territoires non métropolitains ?
Olivier Bouba-Olga.
Il faut en finir avec cette mise en concurrence des territoires et la logique de l’excellence. La créativité, l’innovation de demain, peut émerger à plein d’endroits. Ce qu’il faut privilégier, plutôt que de désigner a priori qui va réussir, c’est de revenir à une logique d’aménagement des territoires : assurer de bons équipements en termes de services publics de base, afin que partout les gens aient les moyens de se former, se soigner, se déplacer. Il faut aussi changer la façon dont on élabore les politiques publiques. Au lieu d’avoir une politique uniforme pour chaque type de territoire (grande ville, ville moyenne, zone rurale), il serait plus opportun de développer une analyse liée à l’activité économique et adapter les politiques aux besoins locaux. En France, on a trop souvent recherché un modèle générique de développement économique. Aujourd’hui, c’est la métropole qui ruisselle. En érigeant en modèle de telles politiques, on rate la diversité des contextes territoriaux, on ne comprend pas qu’il y a des géographies distinctes, une diversité de problèmes, mais aussi des opportunités différentes selon les endroits.

Entretien réalisé par Pierre Duquesne

Bibliographie :

1. BOUBA-OLGA Olivier, Dynamiques territoriales. Éloge de la diversité, Atlantique, éditions de L’Actualité scientifique Nouvelle-Aquitaine, 2017.

2. Olivier Bouba-Olga, Michel Grossetti. La mythologie CAME (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) : comment s’en désintoxiquer ?, 2018.

3. Jean VIARD, Pour une politique disruptive du territoire : vers un nouveau pacte territorial national, note pour la Fondation Jean-Jaurès, mai 2018.


Article publié dans l’Humanité quotidienne du 31 décembre 2018. Image de tête : vue de Figeac (Lot), réalisée pour Tourisme en Occitanie, licence Creative Common.


Vous trouverez ci-après l’article coécrit par Michel Grossetti et Olivier Bouba-Olga qui déconstruit point par point la mythologie CAME et qui dessine des pistes pour repenser les politiques publiques.

Came 2.0