« L’apartheid social », cela commence dans le 16e arrondissement…

Place PossozDeux immeubles de logements sociaux sont inaugurés ce mardi par la mairie de Paris dans le 16e dans ce ghetto de riche de l’ouest Paris. Trois autres projets sont officiellement lancé par l’adjoint à la maire de Paris en charge du logement, Ian Brossat (PCF). Preuve que l’on peut édifier des HLM partout si la volonté politique est au rendez-vous. Preuve, aussi, que la mixité sociale n’est pas seulement un enjeu des quartiers populaires. 

En sortant du métro La-Muette, on ne voit qu’elles. Les tours et les coupoles haussmanniennes dominent les alignements d’immeubles en pierre de taille, dans le très cossu 16e arrondissement de Paris. Elles veillent sur le ballet paisible des berlines allemandes, de Mini Cooper et de belles voitures, surreprésentées dans le quartier. Deux balayeurs de la Ville de Paris n’y prêtent plus attention. Ils sont trop occupés à chasser la moindre trace de désordre dans la rue de Passy, ancien nom de ces lieux, rattachés à la ville de Paris par la République naissante.

La seule préoccupation, dans le coin, semble être l’inauguration prochaine de cinq immeubles HLM, présentés ce matin à la presse par l’adjoint à la maire de Paris en charge du logement, Ian Brossat (PCF). À peine arrivé au 62, rue de Nicolo qu’un riverain nous apostrophe. Roger est membre de l’association qui bataille depuis plus de six ans contre l’édification de 25 logements sociaux sur un ancien terrain de La Poste. «Vous avez vu comme c’est moche ?» interpelle le retraité. Il n’y a pourtant rien à voir, si ce n’est une grue posée sur un terrain nu. «Non mais regardez comme cela rompt avec l’harmonie du quartier», insiste cet opposant, le doigt pointé vers la photo figurant sur le permis de construire. A bien y regarder, cette petite rue n’affiche aucune unité architecturale. Des grands immeubles en béton des années 70 côtoient des petits bâtiments sans charmes de trois étages à peine. Le souci de l’esthétique cache en réalité d’autres angoisses, bien moins avouables. Beaucoup craignent surtout de voir leurs patrimoines dépréciés par l’arrivée de HLM ou de voir leur « entre-soi » brutalement remis en cause . «Rue de la Pompe, on se croirait dans une cité HLM, hèle d’ailleurs une femme sur le trottoir d’en face. La Ville de Paris, elle nous empoisonne !»

Une scène typique du 16e arrondissement. À chaque fois qu’un architecte ou des employés de Paris Habitat s’approchent d’un chantier de logement public, ils ont droit à des invectives. Ils doivent aussi affronter l’impitoyable guérilla juridique des associations anti-HLM. Et ont d’excellents avocats, en plus d’être soutenues financièrement par le maire UMP de l’arrondissement, Claude Goasguen, comme vient de le révéler la publication de sa réserve parlementaire.

À la porte d’Auteuil, il a fallu onze ans pour lancer la mise en chantier de 172 logements sociaux. « Nous avions acheté le terrain en 2005 mais les recours en justice ont retardé de plus de six ans l’opération », déplore Stéphane Dambrine, directeur de Paris Habitat, qui vient de lancer le chantier, sans attendre l’issue d’un ultime recours devant le Conseil d’État. Les opposants de la rue Nicolo peuvent se vanter, de leur côté, d’avoir annulé le premier permis de construire, et ainsi fait tomber le premier projet architectural, pourtant très ambitieux.

Des HLM au dessus des Porsche

Leur croisade est perdue d’avance. Tous les projets portés par la municipalité iront jusqu’à leur terme. C’est la condition pour «atteindre l’objectif de 30 % de logements sociaux à l’horizon 2030 que s’est fixé la Ville», explique Ian Brossat. «Nous voulons aussi, poursuit l’élu communiste, mettre fin aux ghettos de riches dans la capitale». La mairie met le paquet dans le 16e arrondissement, où l’on ne compte que 3,7 % d’HLM. Il a préempté un immeuble sur la prestigieuse avenue Victor-Hugo, à deux pas de l’arc de triomphe. Même chose rue Gros, où la mairie a créé six logements sociaux au-dessus d’un concessionnaire… Porsche. Des logements très sociaux seront aussi créés dans un immeuble de neuf étages avec une vue à 360 degrés sur Paris et un point de vue imprenable sur la tour Eiffel. Plus de la moitié afficheront des loyers moyens de HLM… à savoir 390 euros pour un 60 m2.

L’exemple parisien, spectaculaire, présente un intérêt politique bien plus large. Il montre qu’il est possible de construire des logements sociaux partout, y compris dans des zones où le foncier est extrêmement rare, et les prix incroyablement élevés. «C’est possible, ajoute Ian Brossat, à condition d’avoir beaucoup de volonté politique et un peu d’imagination.» Achat d’immeubles existants, préemption, recours à des baux emphytéotiques pour réduire le coût des opérations, achat à des promoteurs privés… La municipalité utilise tous les leviers dont elle dispose. Paris fut l’une des premières à instaurer dans son plan local d’urbanisme un quota de logements sociaux obligatoires dans toutes opérations immobilières. Et elle consacre une part très importante de son budget à sa politique logement. Voilà comment l’agglomération au marché immobilier le plus tendu de France compte déjà 20 % de logements sociaux. «Ceux qui ne respectent pas la loi SRU n’ont aucune excuse valable», insiste Ian Brossat à l’attention des 215 maires délinquants qui ne remplissent pas l’obligation de construire des logements adaptés aux besoins de la population, selon les premiers éléments du bilan de la loi SRU pour les années 2011-2013, divulgué la semaine dernière par le ministère du Logement.

Le premier ministre, Manuel Valls, qui doit annoncer vendredi prochain une série de mesures pour lutter contre ce qu’il appelle «l’apartheid social», ferait bien, lui aussi, de s’inspirer de la politique parisienne. Quand le gouvernement parle de mixité sociale, de ségrégation ou de politique de peuplement, «l’attention est trop souvent portée sur les quartiers populaires, déplore Ian Brossat. Mais s’il y a des ghettos de pauvres, c’est aussi parce qu’il y a des ghettos de riches et des citadelles de privilégiés.» Et, pour les abattre, il faut d’abord produire des logements accessibles dans ces zones. Et, pour cela, ne pas hésiter à rendre inéligibles les maires qui ne construisent pas.

Pierre DUQUESNE


Première version de l’article parue dans l’Humanité du 2 mars 2015.


Photographie extraite du compte Instagram d‘Anthony Leroi. Vue d’un futur logement social bientôt créé place Possoz, à quelques mètres du métro la Muette, avec un point de vue à 360 degrés sur la capitale.


Pour plus d’informations, retrouvez ici le dossier de presse de Paris Habitat.

 

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