« La France périurbaine n’est pas la plus pauvre »

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Près de 77 % de la population pauvre réside dans les 230 grandes aires urbaines de métropole, dont 65 % dans les grands pôles urbains. Près d’une personne pauvre sur cinq habite l’aire urbaine de Paris. Et les taux de pauvreté sont généralement plus élevé dans les pôles (16 % en moyenne) que dans leurs couronnes (autour de 10 %), nous apprend une étude de l’Insee, rendue publique mardi, et basée sur les données fiscales et les prestations sociales. Analyse de ces chiffres avec Jean Rivière, géographe des inégalités à l’université de Nantes, rattaché au laboratoire Espaces et Société.

Que penser de cette étude, qui démontre que la pauvreté se niche d’abord dans les villes centres des grands pôles urbains ?

photo JRJean Rivière. Ce n’est pas une révélation. Cette étude a le mérite d’interpréter, pour le démontrer, des données très fines, basées sur le reste à vivre des ménages, combinant revenus fiscaux et prestations sociales. Outre l’aspect scientifique, cette enquête présente surtout l’intérêt de déconstruire la vision d’une France périphérique, massivement reléguée, qui souffrirait plus que les habitants des quartiers populaires des grands ensembles. Une idée largement diffusée sous l’effet des travaux de Christophe Guilluy. Cette France de « petits Blancs » délaissés, vivant dans des zones pavillonnaires éloignées, semble être devenue la nouvelle question sociale, à force d’être reprise par les médias. C’est faux, explique l’Insee. La pauvreté est d’abord concentrée dans les villes centres des grands pôles urbains. C’est dans ces grandes métropoles que l’on retrouve les populations les plus précarisées, comme par exemple les femmes seules avec enfants, pour qui la part de prestation sociale est la plus importante dans le revenu disponible. Les premières couronnes périurbaines sont caractérisées par des niveaux de vie plus élevés.

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Le phénomène de métropolisation n’aggrave-t-il pas les inégalités territoriales ?

Jean Rivière. La dernière phase de mondialisation a transformé la géographie des inégalités, et provoqué un décrochage entre les métropoles dynamiques et des zones périurbaines les plus éloignées (zones rurales ou petits bassins d’emplois monospécialisés), dans lesquels la crise produit des effets sociaux assez terribles. Mais il ne suffit pas de vivre dans ces villes-centres pour bénéficier de la métropolisation. Qui peut croire que les ouvriers licenciés de PSA Aulnay-sous-Bois vont magiquement retrouver un emploi parce qu’ils sont, comme le dit Christophe Guilluy, dans des sas et des portes d’entrée de la mondialisation ? Le processus de désindustrialisation frappe toutes les zones. Même si les plus éloignées des métropoles sont effectivement les plus touchées. Cela n’a pas de sens d’opposer ces deux types de précarité, la pauvreté des grands ensembles, qui reste la plus forte, avec celles des ménages surendettés de troisième et quatrième couronne.

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Quel est l’intérêt, alors, d’avoir une analyse territoriale des inégalités sociales ?

Jean Rivière. La géographie des inégalités permet de mieux cerner le contexte, à condition d’avoir une analyse encore plus fine, au niveau intracommunal. Cela peut permettre, par exemple, de comprendre une partie du vote FN. Il est plus fort dans des zones où les inégalités sociales sont le plus élevées. Vivre avec un faible de niveau de vie, mais dans une zone où les inégalités sociales sont plus limitées, prédispose moins au vote FN que de vivre dans les endroits où les inégalités sociales sont les plus fortes mais avec des revenus plus élevés.

luth 4On ressent alors plus fortement le sentiment d’injustice sociale, la violence symbolique d’être relégué, d’être renvoyé à sa propre situation sociale. Si on observe les inégalités hors des contextes territoriaux, on risque de passer à côté de tout cela.

Entretien réalisé
par Pierre Duquesne


Article paru dans l’Humanité du 4 juin 2015.

Photographies réalisées par Pierre Duquesne autour du centre culturel Aimé-Césaire, dans le quartier du Luth, à Gennevilliers, ville populaire de banlieue parisienne. Licence Creative Commons-Non commercial.


Pour retrouver l’étude de l’Insee analysant la pauvreté commune par commune, c’est ici. Vous pouvez également lire les réponses de Christophe Guilluy, dans un article de de Jean-Laurent Cassely, sur Slate.

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