«Il faut construire en habitant, et habiter pour construire »

Patrick Bouchain plaide pour une « architecture habitée ». La ville, dit-il, ne doit plus être dessinée par un homme seul, mais par un collectif d’habitants, d’ouvriers et de citoyens qui seraient leur propre maître d’œuvre ; l’architecte devenant le ferment actif de cet intérêt commun. « Nous ne devons plus faire la ville pour des habitants, mais apprendre à faire avec eux », explique celui qui a réalisé la Condition publique, à Roubaix, ou l’Académie Fratellini, à Saint-Denis.

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Cet entretien avec l’architecte Patrick Bouchain a été réalisé à l’automne 2016, et publié dans un supplément de l’Humanité Dimanche sur l’Habitat du futur. Il sera coconstruit et participatif, écrivions-nous alors. Nous le republions aujourd’hui.
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Il y a dix ans, vous avez représenté la France à la Biennale d’architecture de Venise. Pour vous, ce fut un point de bascule. Après avoir construit de nombreux lieux culturels (lieu unique à Nantes, école de cirque Fratellini, la Condition publique à Roubaix…), vous avez décidé de vous attaquer à la question du logement. Que s’est-il passé à ce moment-là ?

Patrick Bouchain. Le thème de Biennale, cette année-là, c’était la mégalopole. J’ai voulu prendre le contre-pied. D’abord, parce qu’il est difficile pour un architecte de traiter un tel sujet. La mégapole est d’abord constituée du petit. La grande ville est une multitude d’habitats, d’habitants. Les ministères de la Culture et des Affaires étrangères m’avaient aussi choisi parce qu’il y avait moins d’argent pour préparer cette installation. Nous avons donc décidé d’habiter le pavillon. A la métacité, j’ai préféré la « méta-Villa ». Un méta-villa habitée. Une « Mets-ta-vie-là ». J’ai fait appel à des étudiants en architecture, au collectif EXYZT, et bien d’autres personnalités pour construire et habiter ce lieu.

Manger ensemble. Dormir. Faire l’amour. Se fâcher. Faire le ménage. Se rencontrer. Les gardiens de la Biennale venaient y boire un verre, pendant leur pause. C’est devenu le lieu de la fête, le pavillon des pavillons. Même pendant le chantier, nous vivions sur place. Le jour de l’inauguration, nous étions en train de peindre.

Patrick Bouchain, à droite, avec des étudiants en architecture lors de la biennale de Venise.

On nous a demandé : « Que faites-vous ? » On a répondu : « Nous sommes en train de préparer la maison pour vous accueillir.» Nous avons construit en habitant, et nous avons compris que pour construire, il fallait habiter. Souvent, l’architecte conçoit un bâtiment et suit sa réalisation, mais il ne voit pas ses effets et connaît rarement ceux qui l’habitent. A Venise, nous nous sommes confrontés à la réalité de l’acte de construire et à ses effets.

Suite à cette expérience, vous avez coécrit un livre-manifeste, intitulé Construire ensemble le Grand ensemble. Pourquoi est-il si important à vos yeux de travailler avec les habitants, en vivant auprès d’eux ?

Patrick Bouchain. Faire de l’architecture de manière événementielle, sans penser au lendemain, ne nous intéresse pas. On ne peut plus se permettre de réaliser un programme, mettre les gens dedans, se rendre compte que cela ne marche pas,
tout démolir et recommencer à zéro.

Nous avons suivi la voie ouverte par Simone et Lucien Kroll (1). Quand on a fait appel à cet architecte belge pour rénover les cités HLM, il n’a pas voulu réduire l’architecture au bâti. Pour lui, la première richesse qui constitue une cité, une barre, une tour, ce sont les habitants. Si ces logements ne correspondent plus aux besoins ou au mode de vie actuels, alors on pourrait les modifier, les réparer, les rénover et les transformer avec ceux qui y vivent.

Faire table rase d’un immeuble est d’une violence inouïe. C’est une espèce de négationnisme, comme si l’on voulait effacer les traces d’une époque, d’une histoire. Ne refaisons pas les mêmes erreurs que celles que nous avons commises lors du passage de bidonville aux grands ensembles, en disloquant des communautés sans se préoccuper du lien social. Pour éviter cela, on devrait plutôt appliquer une deuxième couche aux HLM existantes, en maintenant les habitants sur les lieux, en faisant avec eux. Chômeurs, précaires, et personnes en insertion ont du temps et pourraient l’utiliser à la réalisation d’une partie de leur quartier, de leur ville.

«Ne pourrait-on pas inventer un partenariat public-privé vertueux pour déléguer la construction à tous ceux qui la font la ville?»

 

Il faut associer l’habitant mais aussi celui qui travaille. Pourquoi a-t-on bâti des logements sans y intégrer un gramme de la culture des ouvriers qui les ont produits, souvent d’origine immigrée ? Ces logements,  financés par l’argent des classes populaires, via le livret A, le 1% logement et les loyers qu’ils ont versé toute leur vie, leur appartient. Ils ont leur mot à dire sur l’avenir de cette propriété sociale, de ce bien public. Des partenariats public-privé (PPP) sont reconnus dans la loi, mais ils bénéficient surtout à des grands groupes comme Vinci, Bouygues et Eiffage. Ne pourrait-on pas inventer un partenariat public-privé vertueux pour déléguer la construction à tous ceux qui la font la ville ?

Réinventer le logement social avec de tels principes est-il possible ?

Patrick Bouchain. Avec l’agence Construire, nous avons mené trois petites opérations, dont nous racontons l’expérience dans un livre Pas de toit sans toi. A Boulogne-sur-Mer, une opération de démolition-reconstruction devait détruire 60 maisons. Cela coûtait 40 000 euros pour raser chacune d’entre elle et 100 000 euros pour la reconstruction. Nous avons fait un pari inverse : donner les 40 000 euros aux habitants pour qu’ils réhabilitent eux-mêmes, avec notre appui, ces maisons. Cela peut sembler une somme faible, mais pour ces personnes, c’était énorme. Et, contrairement à une idée reçue, moins on a d’argent, mieux on sait gérer. Nous les avons prévenus qu’il fallait refaire le toit, la cheminée, l’isolation.  Pour le reste, certains nous ont dit : « Je fais !  Tu achètes le carrelage et nous, avec mon frère, on le pose.» Plutôt que de faire une opération de 60 logements, nous avons réalisé soixante opérations différentes. De petites unités de travail permettaient de créer du lien avec les habitants. Quand une entreprise venait poser un meuble, ceux-ci pouvaient filer un coup de main. Des enfants ont pu voir ainsi leur parent au travail. Cette appropriation a eu un autre effet : il y a eu très peu de vols de matériels sur ce chantier, comparé à une autre opération située à proximité.

Évidemment, il ne faut pas être dans une posture de charité pour faire cela. La première chose qu’a faite Sophie Ricard, l’architecte, c’est de s’installer dans une maison murée, de la refaire, et de s’y installer pendant deux ans. Une architecte pouvait habiter là, où ces habitants n’avaient plus le droit d’habiter. Cela a tout changé. Au final, nous avons rénové leur logement pour un prix imbattable et nous avons résolu un problème social : ne pas mettre les gens à la rue pendant un certains temps. A Tourcoing, un atelier a été ouvert pour impliquer les habitants dans la réhabilitation de maisons ouvrières sauvée de la démolition par une association d’habitant.

A Beaumont, en Ardèche, nous avons réinterrogé ce qu’était le logement social, en sortant des normes du logement social. Nous avons créé des HLM en bois, dans un site classé. Pourquoi les personnes défavorisées seraient-elles privées de beaux endroits ? Ces maisons ont été conçues avec un grand toit isolé pour que les familles fassent souche : l’étage n’était pas aménagé. Si la famille s’agrandit, cet espace peut être aménagé par l’habitant. Nous en avons fait trois, mais déjà trois autres sont en construction, dont une en autoconstruction.

«Mieux vaut la haute qualité humaine que la haute qualité environnementale.»

Si nous avons utilisé le bois, ce n’est pas pour dire que l’on était écolo, mais parce que c’est moins cher et réutilisable. Mieux vaut la haute qualité humaine que la haute qualité environnementale. L’habitat construit doit pouvoir évoluer, être mis à jour.  Au lieu de consommer sans cesse de nouveaux matériaux pour mettre le bâti aux normes environnementales, il faudrait construire des lieux réversibles, pouvant sans cesse évoluer, s’adapter, se métamorphoser, pour répondre aux besoins des citoyens. Et cela commence par réutiliser des matériaux, y compris les plus mauvais. Réemployer un maximum de choses. On devrait commencer, surtout, par le réemploi des hommes.

Ne s’agit-il pas de petits projets, difficilement reproductibles ?

Patrick Bouchain. Je ne le nie pas : ce système ne marche pas pour construire la Philharmonie de Paris. Mais les monuments, ce ne sont que 5 % d’une ville. Les 95 % restant, c’est du logement ou de l’activité de travail. Il peut y avoir plusieurs types d’architectures. Beaucoup de mes anciens élèves appliquent aujourd’hui cette idée de la permanence architecturale, qui fait qu’un architecte occupe le lieu même du projet, et ne fait plus la ville pour des habitants, mais pour faire avec. Des agents de l’intérêt commun, qui délèguent aux habitants le soin d’exprimer leur propre vision de la vie, leurs besoins et les mettent en œuvre ensemble. Cette vision essaime d’ailleurs un peu partout.

Miser sur l’humain, c’est aussi complexe, et ça prend du temps…

Patrick Bouchain.  Parfois, il faut ralentir pour mieux comprendre. Le temps long, c’est aussi le temps de la réflexion, de la maturation. C’est aussi le temps de la réunion, de l’association, et une garantie pour éviter des erreurs. Et puis cela permet d’accepter les rythmes de chacun, de laisser l’imprévu prendre sa place.

Entretien réalisé par Pierre DUQUESNE


Bibliographie :

Pas de toit sans toi. Réinventer l’habitat social.
Ouvrage collectif, sous la direction de Patrick Bouchain, coll. l’Impensé, Actes Sud, mai 2016, 112 pages.


Histoire de construire
, Patrick Bouchain, Loïc Julienne & Alice Tajchman, Actes Sud Beaux Arts, mai 2012, 420 pages.

Simone & Lucien Kroll,
une architecture habitée
, livre coordonné par Patrick Bouchain, Actes Sud, septembre 2013, 360 pages.


Article publié dans le supplément logement de l’Humanité Dimanche, paru en novembre 2016. Images extraites des différents ouvrages précités. La photo en tête d’article représente un des ateliers réalisés avec des habitants à Boulogne-sur-mer.