Il était une foi, des hommes, et mille toits

Étienne Primard a d’abord accueilli des mal-logés chez lui. Ne pouvant plus les héberger, ce chrétien décide avec son frère de bâtir des appartements. Vingt-cinq ans plus tard, leur association, Solidarités nouvelles pour le logement, en a créé un millier, avec le soutien de 1200 bénévoles.

«eprimard 2Étienne ? C’est un vieux fou. Un utopiste. Face à un cas désespéré, lui, il y croit toujours. Il ne cesse de croire en l’homme», explique une travailleuse sociale de Solidarités nouvelles pour le logement (SNL). Cette description ne serait pas pour déplaire à Étienne Primard, cofondateur de cette association qui propose des logements aux sans-domicile. C?est vrai qu’il les aime, les fous. Il les adore, même, les gens différents, déraisonnables ou inconscients. Depuis longtemps. «On a passé notre enfance au contact d’intellectuels qui parlaient bien mais dont on ne comprenait rien, ou avec des marginaux, des malades ou des pauvres.» Ses parents, proches des grands penseurs de la doctrine sociale, avaient décidé de passer à la pratique en créant la communauté du Rotoir, au fin fond de l’Essonne. Cette nouvelle société, prônant le partage et la sobriété heureuse, lui tiendra lieu d’école jusqu’à ses quinze ans. «Dès notre plus jeune âge, nous avons pris conscience de la richesse du métissage, de la rencontre, de la différence. Chez nous, un homme n’existe pas s’il n’est pas en relation fraternelle avec les autres.» Être solidaire, c’était viscéral chez ce cadet d’une fratrie de neuf enfants. Cela semble même d’une simplicité biblique, comme la manière qu’il a de raconter la naissance de SNL. «Avec mon frère Denis, nous avions l’habitude d’accueillir chez nous des personnes qui n’avaient pas de logement. Nos maisons se sont avérées trop petites. On s’est dit qu’il fallait les agrandir ou en acheter de nouvelles à retaper.»

Depuis, ils ont acquis, construit ou réhabilité 1000 logements en Île-de-France. Tout a commencé en 1985. Après avoir participé à la création de Solidarités nouvelles contre le chômage avec Jean-Baptiste de Foucauld, commissaire au Plan proche de Jacques Delors, les frères Primard prennent conscience que les exclus de l’emploi le sont aussi bien souvent du logement. En 1988, Denis et sa femme Brigitte imaginent, après avoir racheté une ancienne usine dans le 19e arrondissement, construire quelques logements de plus à Paris. Solidarités nouvelles pour le logement voit le jour. Étienne et Françoise se lancent, eux, quelques mois plus tard, dans l?Essonne. À la tête d?une petite PME du bâtiment, cet ancien élève de l’École spéciale des travaux publics met au point un modèle économique «pour bâtir sept fois plus vite». Les dons et les prêts sans intérêts financent jusqu’à 20% des opérations, un seuil permettant de décrocher aides publiques et crédits à long terme, à taux réduits. Ces programmes sont amortis par le paiement des loyers, d’un montant extrêmement faible. Six euros du mètre carré à Paris, soit quatre fois moins que dans le privé. Résultat : loger une personne leur coûte 1600 euros par an, contre 6 600 euros pour une mise à l’abri à l’hôtel et 15 000 euros dans un centre d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale. «Un tiers des bénéficiaires viennent de la rue, un autre tiers des circuits traditionnels de l?hébergement d’urgence et 20% étaient hébergés chez des tiers. Les 10 % restants étaient en situation de rupture, des familles expulsées de leur habitat ou des jeunes chassés de chez eux par un beau-père le jour de leurs 18 ans.»

L’ensemble des locataires SNL affichent un revenu par personne avoisinant les 400 euros. Et ceux qui travaillent ont un salaire moyen inférieur à 900 euros. Des travailleurs pauvres, de plus en plus nombreux, qui peinent à trouver une place en HLM. «Nos programmes immobiliers, plus modestes et dans le diffus, sont pourtant bien plus chers à la construction que ceux des bailleurs sociaux.» Mais il ne suffit pas de loger les personnes en difficulté. «Il faut aussi être avec eux, créer de la fraternité. Et ça, il n’y a que le monde associatif qui peut y parvenir.» À SNL, l’accompagnement social est assuré par plus de 1200 bénévoles.

Le succès de l’association est tel qu’il attire la curiosité des grandes fondations du privé, comme celle des Bettencourt. «Le capital qui fait du capital», très peu pour lui. «Plus on accepte l’aide des gros, plus nous avons des frais financiers, et moins on arrive à mobiliser les actes de solidarité venant des petits», explique ce chrétien affichant une grande aversion pour le fric et la propriété. «Ceux qui ont de l’argent veulent faire de l’argent. Les riches ne donnent pas, ils font de l’optimisation fiscale, et quand ils prêtent, c’est souvent pour bénéficier de réductions d’impôt.» Étienne Primard compte plus sur les «citoyens lambda». Il y croit dur comme fer. «On parle souvent d’une société de plus en plus individualiste, mais quand vous dites à des gens qu’il suffit de se mettre à dix pour créer un logement, ça fonctionne. La solidarité est au fond du coeœur de chacun. Mais elle demande une formation car, sinon, elle reste au stade de la charité. Être solidaire, ce n’est pas apporter une aide, c’est une entraide, un échange, un partage. C’est apprendre à respecter l’autre.» À l’orée de ses soixante-dix printemps, Étienne Primard, élu entrepreneur social de l’année 2012, n’a aujourd’hui qu’une envie : former des jeunes à l’université pour multiplier des associations telles que SNL dans le secteur du logement. Et surtout, précise-t-il, «je veux m’amuser». N’importe comment, pourvu que ce soit différent et déraisonnable.

Pierre DUQUESNE

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