Grand Paris. «Où sont les espaces démocratiques permettant aux habitants de s’exprimer ?»

Frédéric Gilli revient sur l’évolution du Grand Paris.
Pour cet urbaniste, il faut donner la parole aux habitants, dont les besoins sont ignorés. Pourquoi ne pas, dans ce but, organiser un grand événement autour de ces enjeux, à l’instar des  jeux Olympiques. 

Docteur en économie, Frédéric Gilli est lauréat du prix du jeune urbaniste en 2010. Chercheur associé au Centre d’études européennes de Sciences Po, où il enseigne, il est directeur associé de l’agence Grand Public, spécialisée dans l’accompagnement du changement et a publié  Grand Paris, l’émergence d’une métropole aux presses de SciencesPo.

Il fait également partie des animateurs du site Metropolitiques.eu.

Des arbitrages sont attendus sur l’architecture institutionnelle du Grand Paris. Comment expliquer que chaque président veuille donner son orientation sur ce sujet ?
Frédéric Gilli. Paris n’est pas une collectivité comme une autre. La capitale de la France représente un tiers de la création de richesse du pays, concentre le principal aéroport international du pays, le principal centre d’affaires, le siège de 90 % des grands groupes français. Elle représente un enjeu international, de cohésion sociale, de développement d’une telle ampleur que l’État a forcément son mot à dire.
Si les réformes sont incessantes, c’est aussi parce que les territoires vivent des transformations profondes. Ils sont de plus en plus interconnectés, interdépendants. Leurs habitants sont de plus en plus mobiles et les flux, plus rapides. Cela perturbe directement la façon dont on organise l’administration du territoire. Prendre les décisions à la bonne échelle suppose de remettre en cause des équilibres de pouvoir, des changements de pratique politique et administrative, c’est pourquoi ces évolutions se font en tâtonnant.

La vision initiale du Grand Paris, portée par Nicolas Sarkozy, avait une logique très économique, corrigée par la mobilisation d’élus locaux défendant le développement d’une métropole polycentrique. Cet équilibre pourrait-il encore être bousculé ?
Frédéric Gilli.
Au départ, c’était un projet d’inspiration libérale, centré sur l’économie, avec la création de quelques pôles d’excellence reliés entre eux. Mais oui, la mobilisation des élus, habitants, associations, architectes et experts a fait valoir la nécessité de ne pas seulement résoudre la connectivité entre ces grands pôles, mais aussi les problèmes de mobilité pour l’ensemble des habitants. Il en est résulté un projet d’aménagement plus équilibré. L’acte II, c’est le chantier de la gouvernance. Au départ, le projet porté par Marylise Lebranchu esquissait une intégration des politiques de logement et de fiscalité à l’échelle de la première couronne, de manière à créer plus de solidarité. Mais ce projet a été revu. Aujourd’hui, on va vers le renforcement des établissements publics territoriaux sans véritable coordination fiscale et réglementaire. Cela peut ouvrir la voie à une concurrence entre les territoires.

Cette logique intercommunale se traduit-elle par un éloignement de la prise de décision des habitants ?
Frédéric Gilli.
Les intercommunalités ont éloigné le pouvoir des habitants. Les territoires existent depuis de nombreux mois et il n’y en a aucun qui a entrepris de mettre en discussion le rôle, l’intérêt, les enjeux dont il faudrait que les élus se saisissent. Tout cela se fait entre les élus et les services techniques. Les élus sont légitimes, mais ils discutent avec un mandat qui n’a jamais été explicité : nulle part le Grand Paris n’a été un sujet porté par les candidats lors des dernières municipales. Le problème de fond, aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas d’espaces démocratiques structurés pour que les habitants puissent exprimer, territoire par territoire ou à l’échelle de la métropole, leurs regards sur ces enjeux. Le Grand Paris n’a pas non plus été un sujet des dernières municipales. Quelle que soit la réforme institutionnelle choisie, elle n’aura pas été mûrie par un débat démocratique sur ces grands enjeux. C’est pourtant possible. Avec les jeux Olympiques, on va vivre un grand moment populaire, sportif et culturel. Ne pourrait-on pas imaginer une mobilisation de cette ampleur, mais portant sur des enjeux politiques, pour s’interroger collectivement sur l’avenir de la métropole, son développement, etc. Il y a de quoi mobiliser des centaines de milliers d’habitants. ça supposerait, au-delà des débats sur la répartition des compétences opérationnelles, de valoriser le rôle décisif des communes dans l’animation de la vie démocratique locale et métropolitaine.

Entretien réalisé par Pierre Duquesne


Article paru dans l’Humanité quotidienne du 11 janvier 2018.