Grand Paris Express : l’emploi local va-t-il rester à quai ?

Les 200 km de lignes vont désenclaver des zones de banlieue où la pauvreté bat tous les records. Il n’est pas certain toutefois que les milliers d’emplois créés par ce chantier profitent en priorité à ceux qui y vivent. Une nouvelle bataille s’ouvre sur le front métropolitain.

Wilfried Kacou veille sur le « chantier du siècle ». « Je garde toutes les clés, ici, et je connais tout le monde de A à Z, du sous-traitant au chef de projet », annonce cet ancien chômeur de longue durée, si fier de travailler sur le site de Noisy-Champs, une des futures gares du Grand Paris Express. A la lisière de la Seine-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne, ce chantier a constitué pour lui une incroyable opportunité après cinq ans de galère. Quand il perd son job dans la logistique, en 2012, cet habitant de Nanterre enchaîne les petits boulots et les missions d’intérim. Il s’est vite retrouvé sans proposition, avec le chômage comme seul horizon. «Chômeur vacciné», dit-il aujourd’hui, en riant. C’est du passé, désormais. Embauché en CDI par un sous-traitant de l’entreprise Léon-Grosse, ce gardien du site, âgé de 33 ans, s’est découvert une passion pour le BTP.

«Même en Côte d’Ivoire, où vit une partie de ma famille, ils entendent parler du Grand Paris Express !» confie Wilfried Kacou, littéralement «fasciné» par les transformations à l’oeuvre. «J’étais là quand les premières pelles sont arrivées. C’était la brousse, de la broussaille. Une première équipe est arrivée pour préparer le terrain. Ils étaient trois ou quatre; Depuis, plus de 400 compagnons, techniciens et sous-traitants, sont déjà passés sur le site.» Bennes mécaniques, hydrofraises et bétonnières ont aussi peuplé cette bande de terre longue de 1,5 kilomètre. Un ballet d’hommes et de machines qui va excaver 610 000 tonnes de déblais et couler 1 210 000 m3 de parois moulées. L’agent de sécurité est inarrêtable sur le sujet. Aujourd’hui, il envisage de devenir grutier.

22 000 créations d’emploi attendues

Il y aura, à n’en pas douter, d’autres belles histoires à raconter. Avec le Grand Paris Express, le secteur devrait embaucher 22 000 personnes en plus, d’après une étude de prospective. Le lancement des travaux sur la ligne 15 Sud, il y a un peu plus d’un an, a eu des effets spectaculaires : les déclarations d’embauche dans le génie civil ont explosé au troisième trimestre de l’année 2017, avec un bond de 42,2 % par rapport à la même période, un an plus tôt. L’embellie risque de se transformer en embolie pour les entreprises du BTP, qui ont vu le montant des carnets de commandes croître de 7,6 % en 2017. Et cela risque de s’accélérer en 2018, malgré le report à 2030 de l’achèvement du Grand Paris Express. «Le calendrier étant très serré, il n’est pas gênant de disposer d’un peu plus de jeu. D’autant qu’on nous annonce l’arrivée des JO 2024, avec en point de mire la construction du CDG Express», anticipait Bruno Cavagné, président de la FNTP (Fédération nationale des travaux publics), avant les arbitrages gouvernementaux. Résultat, le nombre d’ouvriers peu qualifiés devrait être quasiment quadruplé sur les chantiers.

Les habitants du Mont d’Est, à Noisy-le-Grand, ou de la cité des Deux Parcs, à Champs-sur-Marne, vont-ils en bénéficier ? C’est le souhait des élus de ces territoires situés à moins de 3 kilomètres de la future gare, où un ménage sur trois est en situation de pauvreté. «Nous voulons que les habitants, qui subissent les nuisances des chantiers, en aient des retombées positives sans attendre le nouveau service de transport», prévient Maud Tallet, maire PCF de Champs-sur-Marne.

Une convention entre la Société du Grand Paris (SGP), qui pilote les travaux, et la communauté d’agglomération Paris-Vallée de la Marne a été signée pour assurer des retombées locales à cet investissement public massif. Comment ? La SGP s’engage à financer des actions d?insertion menées par les collectivités, à hauteur de 60 000 euros pendant cinq ans. Toute entreprise travaillant sur le chantier devra aussi réserver au moins 5 % des heures de travail à des demandeurs d’emploi de longue durée, des allocataires du RSA, des jeunes non diplômés. C’est à ces «clauses sociales de marché» que Wilfried Kacou, le vigile du chantier, doit son nouveau départ. Sur le site de Noisy-Champs, cela représente 9 500 heures de travail dans le marché attribué à la société Léon-Grosse. La première convention de ce type a été signée dans le département du Val-de-Marne, pionnier de ce dispositif. Là-bas, 143 personnes en insertion ont déjà participé au chantier de la ligne 15 Sud, à comparer aux 2000 salariés mobilisés pour cette ligne. Environ 12 % des objectifs de ces clauses ont été tenus sur ce territoire. Des résultats pas si mauvais, alors que le chantier n’en est qu’à ses débuts.

«Tout le monde joue le jeu, pour l’instant», confirme Pierre Bell-Lloch, vice-président PCF du Val-de-Marne en charge de l’emploi. Mais il veut rester vigilant. Car de nombreux recrutements «ne passent pas encore par le service public de l’emploi, que ce soit Pôle emploi ou les services départementaux d’insertion». C’est pourtant une meilleure garantie en termes d’accompagnement des personnes, et le gage d’un meilleur contrôle par les autorités. Un détail important. Certaines majors du BTP ont en effet lancé leurs propres filiales spécialisées dans l »insertion. Vinci a ainsi créé ViE, Vinci Insertion Emploi, pour «transformer une contrainte en opportunité», comme l’a déclaré son directeur général au Moniteur. Les correspondants de ViE «m’ont permis d’identifier les bons profils et de me dégager des formalités administratives», témoigne un autre responsable du groupe. Même en insertion, il y a donc de bons et de mauvais profils.

Des jobs aux conditions difficiles, dans des «usines à trente mètres de profondeur»

Une autre mesure existe pour favoriser l’emploi local. La SGP impose, dans les marchés attribués, que 20 % des montants reviennent à des PME. Pour l’ensemble de la ligne 15 Sud, dont les contrats ont été signés cet été, cela représente pas moins de 780 millions d’euros. Une bonne nouvelle sur le papier. L’envers du décor est moins réjouissant. Car les entreprises de taille intermédiaire (ETI), qui peuvent comprendre jusqu’à 5000 salariés, sont aussi incluses dans ces fameuses clauses sociales. Entrent notamment dans ce cadre les filiales des grands groupes du BTP. D’après l’Observatoire des PME, mis en place par la SGP et les chambres consulaires, les paiements versés aux ETI sont supérieurs (20 %) à ceux alloués aux PME (12 %). Et près de 35 % d’entre elles ne sont pas installées en Île-de-France. Il y a encore du travail pour leur faire accéder à cette manne du Grand Paris Express, qui va représenter, avec les projets annexes, près de 100 milliards d’investissements.

«L’une des difficultés, c’est de faire en sorte que les PME puissent connaître les besoins des grands groupes», précise Daniel Kling, président de la chambre de commerce et d’industrie Île-de-France, qui organise des rencontres entre les majors et un réseau de 766  PME. Les lots des marchés sont en effet trop gros pour que les petites structures puissent y répondre. Celles-ci sont donc contraintes de répondre aux appels d’offres de Vinci, Bouygues, Eiffage, qui n’ont pas intérêt à gérer une kyrielle de petites structures. Ces dernières n’ont pas, le plus souvent, une trésorerie très solide. Les PME ne sont pas en position de force pour négocier des prix acceptables. Pour y faire face, un groupe d’une quarantaine de PME, appelé le XV, s’est regroupé dans le Val-de-Marne afin de se faire connaître et décrocher des contrats.

Les multinationales, qui ont une position centrale dans la conduite du projet, ne vont-elles pas embaucher massivement ? Sans aucun doute. Un bus va être mis en place par la Fédération des travaux publics pour faire connaître ces opportunités d’emploi. Mais la nature des travaux actuels, c’est-à-dire le creusement de tunnels et des travaux en profondeur, sont d’une telle technicité que ces grands groupes préfèrent, pour l’instant, rapatrier une partie de leurs troupes situées en province. «Cela pose les questions de la manière dont est opérée cette mobilité, avec le respect de prime de déplacement», raconte un responsable CGT d’une des trois grosses majors du BTP. «Des problèmes d’accès au logement sont très importants pour ces salariés, souvent jeunes, qui vont venir travailler en Île-de-France pendant près de vingt ans», insiste Daniel Rund. Délégué syndical CGT chez Eiffage, il demande que l’État jette un œoeil sur ce dossier et contrôle mieux les conditions de travail et de vie sur les chantiers. Elles sont extrêmement difficiles, selon un technicien travaillant sur le prolongement de la ligne 14. «C’est l’usine à trente mètres de profondeur. Nous faisons les trois-huit, sept jours sur sept, avec la fatigue liée au décalage horaire et la pénibilité provoquée par le travail souterrain, de nuit. Mais les ouvriers à la chaîne, bien souvent, ont plus de pauses que nous.»

C’est lorsque les travaux de bâtiment en surface vont commencer à être édifiés que le recours à la sous-traitance va être le plus important. «Il y a une dizaine d’années, ils représentaient 20 % à 30 % des intervenants. Aujourd’hui, le rapport est inversé. Et il n’y a, sur les chantiers, plus que 30 % des travailleurs qui dépendent directement de l’entreprise qui a obtenu le marché», raconte Daniel Rund. Une sous-traitance en cascade qui peut faciliter le moins disant social et le recours à des salariés détachés.

Pierre Duquesne

Les majors du BTP se taillent la part du lion

Un rapport de la Cour des comptes alerte sur des pratiques anticoncurrentielles et d’éventuels accords entre les grands groupes.

C’était le gros lot. Le plus important marché du Grand Paris Express, de 1,7 milliard d’euros, a été remporté le 21 février par le groupe Eiffage, associé aux sociétés TSO et Razel-Bec, pour construire le premier tronçon des lignes 16 et 17, entre Carrefour-Pleyel et Aulnay. Ils l’ont emporté face à un autre groupement, créé par les mastodontes Vinci et Bouygues. Leur alliance de circonstance, assez rare, révèle la situation dans laquelle se trouvent les géants du BTP face au Grand Paris Express. Le gâteau est si grand – 38,5 milliards d?euros – qu’ils peuvent se partager les plus belles parts.

Cette entente n’est-elle qu’occasionnelle ou est-elle érigée en système ? Autrement dit, l’ensemble des groupes du BTP se mettent-ils d’accord pour se partager les contrats et ainsi dicter leur prix ? C’est en tout cas les suspicions émises par la Cour des comptes dans son rapport sur ce méga-chantier. «La masse des marchés passés par la Société du Grand Paris et le caractère concentré des grands acteurs français de l’ingénierie et des travaux publics rendent l’établissement très exposé aux risques d?ententes et de pratiques anticoncurrentielles», écrivent les magistrats de la rue Cambon. Ils citent notamment l’attribution d’un marché sur la ligne 15 Sud, en juin 2017. Cinq groupements s’étaient portés candidats, mais seuls deux d’entre eux avaient finalement déposé une offre.

Le risque d’entente est aggravé par le calendrier. Pour éviter que les plus gros s’arrogent tous les chantiers, la ligne 15 Sud avait été découpée en huit lots, dont trois gros, trois moyens et deux petits lots. Une stratégie d’allotissement différente à été choisie sur la ligne 16 (desservant les sites olympiques) «puisqu’elle entend d’abord assurer les délais de réalisation au risque d’être moins pertinente du point de vue économique». Faire vite expliquerait en partie l’inflation du coût du projet. L’autre raison, c’est «l’asymétrie entre la SGP et les prestataires dans le pilotage du projet». La Société du Grand Paris est faible en personnels, du coup, elle externalise trop, y compris sur son coeœur de mission, à des sociétés d’assistance de maîtrise d’ouvrage. Or, celles-ci sont très proches des multinationales du BTP quand elles ne sont pas des filiales. «Aucun mécanisme de sanction des conflits d’intérêts n’est prévu dans le marché – pourtant central – d’assistance à maîtrise d’ouvrage des lignes 15, 16 et 17, alors même que le titulaire du marché dispose d’informations sensibles», alerte la Cour. Conscient de l’enjeu, le gouvernement a annoncé une hausse du plafond d’employés imposés à la SGP. Cela suffira-t-il, alors que les multinationales sont en position de force pour piloter ces chantiers hors normes, complexes, et ce dans des délais très resserrés ?

P. Du.


Articles parus dans l’Humanité du 6 mars 2018. Photographies de Pierre Duquesne, prises sur le site du chantier de Champigny-sur-Marne et à ses alentours.