La France des propriétaires serait-elle de retour?

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François Hollande vient d’annoncer un élargissement du prêt à taux zéro. À quelques mois de la présidentielle, il semble vouloir surfer sur le mythe, tenace, 
des bienfaits de l’accession à la propriété. Inciter son développement sans s’attaquer 
au système de production 
du logement n’a pourtant aucun intérêt. Cela ne répond à aucune demande de la population et ne correspond en rien à l’évolution 
de la famille et de la vie moderne.

Souvenez-vous, c’était le jour où le président de la République s’est invité à boire le café chez Lucette. Sa visite chez cette infirmière retraitée de Vandœuvre-lès-Nancy, fin octobre, avait fait le buzz. L’opération de com’, grotesque, fut rapidement et dénoncée. La polémique a passé sous silence les véritables raisons de ce déplacement en Lorraine. Le chef de l’État était venu annoncer un élargissement du prêt à taux zéro. Le fameux «PTZ». Il sera dorénavant applicable à « la quasi-totalité du territoire » et étendu aux logements anciens, a expliqué le ministère du Logement. La mesure, applicable au 1er janvier 2016, entraînera un doublement du nombre de bénéficiaires potentiels. Cela ressemble furieusement à la politique de Nicolas Sarkozy, qui avait  doublé les plafonds du PTZ en 2008 après avoir fait de l’accession à la propriété un argument central de sa campagne aux présidentielles.

Hollande ferait-il du Sarko ?

Assiste-t-on au retour de la «France des propriétaires» ?

« Tous logés, bien logés » plutôt que « tous propriétaires », avait martelé Thierry Repentin, chargé du programme logement du candidat PS, en 2012. Depuis, on peut se demander s’il s’agit toujours de l’objectif de François Hollande. Le développement du secteur locatif ne figure pas, en tout cas, dans ses priorités. S’il a commencé son mandat par un renforcement de la loi SRU, qui impose la construction de logements sociaux, il restera dans l’histoire comme le président PS qui a réduit à quasi-néant les subventions aux HLM. Le désengagement financier de l’État, entamé sous Nicolas Sarkozy, n’a cessé de s’aggraver. Au point que les aides à la pierre versées pour la construction des logements sociaux les plus répandus, de type PLUS, sont tombées cette année à zéro.

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Manuel Valls, lui non plus, n’aime pas les locataires. Dès son arrivée à Matignon, il a jeté aux oubliettes l’encadrement généralisé des loyers sur l’ensemble du territoire. Il a même osé comparer des locataires du parc HLM à des rentiers. « Se maintenir dans le logement social, a-t-il déclaré en septembre 2014, c’est un droit pour les familles à revenus modestes. Mais je veux le dire avec force : un logement social ne peut pas être une rente de situation. » Un locataire du parc social, s’il a le bonheur de bénéficier d’une petite promotion sociale, est prié de faire ses bagages. On ne doit pas rester à vie locataire du parc social.

François Hollande n’est peut-être pas sur cette ligne. Le PTZ version 2015 instaure des conditions bien plus strictes que celui annoncé par le président des riches qui avait d’abord bénéficié aux classes moyennes supérieures. « C’est davantage une politique de soutien au secteur du bâtiment en crise que le marqueur d’une nouvelle politique du logement », estime d’ailleurs la sociologue Anne Lambert.

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Favoriser « l’accession à la propriété » à quelques mois de la présidentielle n’est pas sans arrière-pensées politiques. François Hollande espère ainsi surfer sur l’idéologie, toujours très répandue dans l’opinion, selon laquelle la propriété serait parée de toutes les vertus. Le mythe reste très vivace. Les vitrines des agences immobilières se sont démultipliées ces dernières années. Leur nombre est passé de 15 000 à 33 000 en à peine quinze ans.

Un agent immobilier, Stéphane Plaza, est devenu la nouvelle star de la télé. Sa dernière émission sur M6, où l’on voit des commerciaux se démener pour « vendre un projet immobilier » à de jeunes couples, bat des records d’audience. Sans parler des innombrables programmes autour de l’univers de la maison et de la décoration… La presse magazine n’est pas en reste, avec la parution de numéros « Spécial immobilier », plusieurs fois par an. Le refrain est invariant : c’est toujours le moment d’acheter ! Quand ce ne sont pas les prix qui frémissent, c’est la baisse des taux d’intérêt qu’il ne faut pas rater. Investir dans la pierre, c’est « s’obliger à se constituer une épargne » ou, au choix, le « rempart contre la baisse du niveau de retraite ».

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Faire croire que la propriété est à la portée de tous est une blague. Les prix de l’immobilier ont bondi de 114 % à Paris et de 75 % en province, en dix ans, quand le salaire moyen n’a augmenté que de 10 % environ. Conséquence : les catégories modestes et les classes moyennes inférieures ont de plus en plus de mal à devenir propriétaires. « Chez les 20 % des ménages les plus pauvres, la proportion a diminué de 47 % à 37 % entre 1988 et 2006 ; elle n’a quasiment pas progressé pour les classes inférieures (passant de 50 % à 51 %) tandis qu’elle augmentait chez les 20 % des ménages les plus aisés, passant de 65 % à 75 % », rappelle une étude du Credoc, publiée l’an passé. Des millions de Français se sont endettés davantage pour acquérir un bien immobilier qui ne procure pas de revenus immédiats. Autant d’argent qui n’a pas été réinjecté dans l’économie réelle.

 

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Menace pour la compétitivité du pays, cette folie immobilière a tout de l’arnaque à grande échelle. La hausse des prix entre 2000 et 2010 a surtout profité aux vendeurs, explique l’économiste Jacques Friggit. Pendant cette période, des montants énormes – jusqu’à 50 milliards d’euros par an – sont passés de la poche des petits patrimoines, souvent des ménages jeunes, vers des multipropriétaires âgés et retraités. Après le pic de 2010, l’économiste a anticipé une correction du marché pour retrouver des prix en adéquation avec les revenus. Soit une baisse brutale en trois ou cinq ans ou une stagnation des prix pendant quinze ou vingt ans. Acheter n’est donc pas une affaire évidente ni une garantie tout risque face à l’avenir.

Se loger à crédit, surtout, ne correspond pas à l’évolution d’une société de plus en plus mobile. Et l’on ne parle pas ici uniquement de la précarisation grandissante du marché de l’emploi. Naissance des enfants, divorces, recompositions familiales… Autant de raisons de changer de lieu de vie. Pourquoi « en prendre pour vingt-cinq ans », comme disent les primo-accédants, quand la détention moyenne d’un bien immobilier oscille entre six et neuf ans ?

Le développement de la propriété DSCF8717privée n’est pas non plus une demande du peuple. Certes, près de neuf Français sur dix (89 %) la présentent « comme une situation idéale de logement », selon une étude du Credoc. Mais ils ne plébiscitent pas le « tous propriétaires ». Quand on les interroge sur les politiques du logement à mener, ils sont à peine 21 % à exiger des mesures pour favoriser l’accession à la propriété. Ils sont bien plus nombreux à plaider pour le développement du logement social (18 %), de l’aide apportée aux jeunes actifs (15 %) ou de la mobilisation du parc vacant (15 %)…

Comment expliquer ce paradoxe ? « La propriété, en soi, n’est pas le problème. Ce sont les conditions dans lesquelles les classes moyennes et populaires le deviennent qui posent souci », estime Vincent Lourier, directeur de la Fédération des sociétés coopératives HLM, qui développe des programmes d’accession sociale et sécurisée. Et le dirigeant coopératif d’insister : « Pourquoi les plus modestes ne pourraient-ils pas, en effet, avoir le droit de choisir leur lieu de vie, de s’y fixer à long terme, et vivre dans un logement qu’ils ont conçu et développé de façon autonome, si cela correspond à leur besoin. Inversement, la location devrait pouvoir se développer avec le développement du droit d’usage et une société de plus en plus mobile. L’important, c’est de laisser un libre choix. »

Ce n’est pas le statut d’occupation qui détermine la qualité ou le coût d’un logement, mais bien le système économique et social qui le produit. Or il est déjà possible de s’approprier son logement sans s’enrichir ni spéculer. Les solutions existent. À condition de se redonner une maîtrise publique du foncier. À condition de ne pas laisser la conception et la fabrication de logements aux seuls promoteurs privés.
À condition de ne pas abandonner la construction aux mastodontes du BTP et aux entreprises privées. À condition de ne pas laisser les banques et les groupes financiers spéculer sur l’aspiration, légitime, à devenir propriétaire de sa propre vie.

Texte et photos par Pierre Duquesne


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Article réalisé pour le supplément Logement de l’Humanité dimanche, paru le 17 décembre 2015. Reportage photo effectué dans un nouveau lotissement de Balma, en périphérie toulousaine.


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4 Comments

  1. Le principal argument des partisans de l’autoconstruction serait d’ordre financier. On estime que ce mode le serait deux ou trois fois plus économique, au mètre carré, qu’une construction confiée à un professionnel. Rien que ça ! Info ou intox ? L’argument économique est-il le seul à prendre en compte ?

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