Europe, le scandale des logements vides

Il y a 11 millions de logements vacants sur le continent. Et 4,1 millions de personnes qui vivent à la rue. Deux chiffres en augmentation constante depuis la crise de 2008.

Rupert Neate a pris sa calculette. Ce journaliste du Guardian a collecté l’ensemble des statistiques sur les logements vacants en Europe. Le résultat donne le vertige. Plus de 11 millions de logements sont actuellement vides sur le continent. Soit presque le triple de la population de sans-abri en Europe, estimée à 4,1 millions de personnes. «A scandal», titre le quotidien britannique.

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Ce chiffre est à prendre avec précaution, la vacance n’ayant pas la même définition selon les États membres. Malgré ses limites, cette étude a un mérite, pour Freek Spinnewijn, directeur de la Feantsa, qui fédère à Bruxelles l’ensemble des associations d’aide aux sans-abri : «Plus personne ne peut affirmer en Europe que l’on ne peut régler le problème des sans-abri à cause de la pénurie de logements. Ou même s’abriter derrière les difficultés ponctuelles des marchés de l’immobilier.»

2,5 millions de logements vacants en France

L’explosion concomitante de la vacance et du nombre de SDF constatée dans vingt pays européens ces cinq dernières années découle d’une même logique libérale et de l’explosion de la bulle immobilière de 2008. L’exemple le plus criant est évidemment l’Espagne, qui détient le record d’Europe avec 3,4 millions de logements vides.«Une grande partie de ces logements sont aux mains des banques après des saisies hypothécaires, poursuit le représentant de la Feantsa. Mais les institutions financières refusent de les mettre en vente pour éviter une baisse les prix et pour récupérer le montant de la dette. Or, celles-ci ont bénéficié d?importants financements publics»

L’Union européenne et les États membres, plaide Freek Spinnewijn, pourraient au moins exiger «un retour sur investissement en forçant les banques à mettre ces logements à disposition». Encore faudrait-il que la Commission adopte une stratégie européenne de lutte contre le sans-abrisme, réclamée à plusieurs reprises par le Parlement européen ces dernières années. Il y a deux jours, les députés européens ont une nouvelle fois exigé une collecte des données sur le sujet. Sans succès.

La France n’a pas de leçon à donner, avec 2,5 millions de logements vacants au 1er juillet 2012 (+2 % en 2010 et 2011). L’Insee n’en recensait que 2 millions en l’an 2000. Bien sûr, tous ces logements ne sont pas disponibles. 736 000 ont été soumis à la taxe sur les logements vacants, visant les maisons ou les appartements vides depuis un an, dans les villes de plus 50 000 habitants. Même si la taxe a été renforcée en janvier?2013, le bilan de Cécile Duflot sur le sujet reste en demi-teinte. Aucun logement n?a finalement été réquisitionné, aux termes des procédures lancées par la ministre du Logement, particulièrement complexes. Sur 90 000 logements repérés par l’administration fiscale en Île-de-France, 3 784 ont été remis en location et 412 ont fait l’objet d’une intervention de l’État.

« Bien que nécessaire dans la crise actuelle, la réquisition ne peut à elle seule constituer une politique massive de mobilisation du parc privé », estime la Fondation Abbé-Pierre, dans son dernier rapport. Cette étude du Guardian montre en tout cas, pour Freek Spinnewijn, que «le problème des sans-abri peut être réglé en Europe. Mobiliser les appartements vacants, construire du logement social, s’appuyer sur le privé de nombreuses solutions existent, explique Freek Spinnewijn. C’est une question de créativité et de volonté politique.»

Pierre Duquesne


Article paru dans l’Humanité du 28 février 2014.