Éric, 49 ans, mort à la rue un soir de novembre

Au moins 480 personnes sont mortes à la rue en 2014, dénonce le collectif des Morts de la rue qui leur rend hommage mardi 17 mars. Parmi elles, Éric. Un sans-abri avec lequel ses voisins  avaient tissé de nombreux liens.

Eric Farvacque 1965 -2014«Chateaubriand habita ici de 1826 à 1838 », est écrit sur une immense plaque en marbre, avenue Denfert-Rochereau, à Paris. Sur le trottoir d’en face, une autre, bien plus petite, indique : « Éric Farvacque, 1965-2014 ». Pas besoin d’une grande explication ni d’une longue épitaphe. Ici, personne n’a vu Chateaubriand. Mais Éric, tout le monde le connaissait, dans ce coin paisible du 14e arrondissement.

Catherine, sa voisine, se souvient de sa première rencontre avec cet homme à la rue qui a planté sa tente au pied d’un peuplier, à deux pas de son immeuble. Ce qu’elle remarqua d’abord, ce sont ses yeux, son visage et sa grande moustache. «De beaux yeux bleus», répète cette avocate, et un tempérament un peu trop discret. «Ce n’est pas parce que l’on vit sur la voie publique que l’on n’a pas de vie privée, assure Catherine. Éric tenait énormément à sa dignité.»

Un rosier grimpant 
«sur le pas de sa tente»

Les contacts vont vite se nouer. «Eric avait souvent un livre à la main, raconte Catherine. Cela a été un prétexte pour entamer la conversation.» Son rosier grimpant, offert par une centenaire du quartier, et installé «sur le pas de sa tente», a aussi stoppé pas mal de passants. Des astronomes de l’Observatoire, situé à quelques mètres, avaient avec lui des querelles célestes. Des salariés de l’hôpital Cochin s’épanchaient avec lui sur leur quotidien. «Éric a suivi, jour après jour, la grossesse de ma femme», se souvient Loïc, qui le saluait chaque matin avant de prendre son service à la DRH de l’hôpital. «Il était généreux comme ceux qui n’ont rien et ne veulent rien posséder, raconte le cadre dans un hommage rendu sur Facebook. Un jour que je lui ramenais un gros sweat à capuche, il l’essaya avant de me tendre le pull qu’il venait d’enlever.» «Tu pourras le donner à un autre, il est chaud et du coup je n’en ai plus besoin», lui avait-il répondu. Éric avait aussi ses têtes. Quand un type lui propose 10 euros pour surveiller sa Rolls-Royce, il lui dit crânement «d’aller se faire voir ailleurs avec son trois-pièces cuisine à roulettes !»

Il se rendait chez Laurent, le coiffeur, pour recharger son portable ou son lecteur DVD, parfois se faire couper les cheveux. Il allait chez Soleiman, le bouquiniste. Une voisine avait voulu y ouvrir un compte, pour qu’il puisse lire à sa guise. Peine perdue. Éric a toujours voulu payer ses livres. Sa dernière évasion du macadam parisien, ce fut avec Zazie dans le métro de Raymond Queneau. «Je lui ai dit que je l’avais payé 1centime. Mais il a refusé, tenant à me l’acheter un euro», rapporte Soleiman

Éric habitait la rue. Il habitait aussi la vie de tous ceux qui l’ont connu. Alors, évidemment, ils ont été très peinés d’apprendre sa mort, le 29 novembre dernier. Il avait quarante-neuf ans. C’est l’âge moyen de décès pour les 480 morts de la rue recensés en 2014 par le collectif qui leur rend hommage aujourd’hui. L’espérance de vie moyenne, pour le reste de la population, s’approche plutôt des quatre-vingt-deux ans. «Nous avions pratiquement le même âge», confie Catherine, qui s’est chargée des funérailles, organisées le 24 décembre, auxquelles participeront Loïc et quelques autres. Son mari, artiste de bronze d’art, lui fabrique une plaque avec une très belle patine, qu’ils ont clandestinement fixée sur le mur gris. «Nous ne voulons pas l’oublier, le voir disparaître aussi vite que sa tente, comme un vulgaire déchet», raconte Catherine. Il arrivait à son mari, certains soir, de partager avec Éric, une cigarette et une grande bouffée d’air.

Paris est un «immense caravansérail des désespoirs et des miracles quotidiens», écrivait le vagabond Jean-Paul Clébert dans son livre de 1952, Paris insolite, actuellement introuvable. À cette époque, les «cloches» n’étaient pas les exclus d’aujourd’hui. «Certains arrondissements, comme le 15e, chassent carrément les SDF», s’insurge Catherine. Les nouveaux abribus, ouverts aux quatre vents, et dont la taille des sièges ne cesse de se réduire, semblent avoir été dessinés pour éviter qu’ils ne s’y installent. « Comment un pays comme le nôtre, parmi les plus riches du monde, peut-il refuser d’offrir un banc à des êtres humains ?»

Ce qui irrite Soleiman, ce sont les pas de côtés, les regards en biais, et l’hypocrisie de ceux qui les croisent sans leur parler, sans les voir. «Les sans-abri sont souvent des hommes d’une richesse extraordinaire», ajoute le bouquiniste. Il se souvient de Toussaint, polyglotte et lecteur assidu du Figaro, de Ludovic, l’anarchiste, et de ce clochard africain qui connaissait mieux que personne la philosophie grecque… Tous des occupants de la rue Denfert qui, comme Éric, abandonné dès l’enfance, évoquaient peu leur histoire jalonnée de ruptures. «Mais tous, assure Soleiman, affichent une présence, une sensibilité et une humanité bien plus développée que celles des gens qui possèdent tout.»

Pierre Duquesne

La rue tue, et elle tue jeune «Abdullah, 25 ans, est mort le 15 mars 2014, à Calais. Francesca, deux mois, est morte le 1er janvier 2015, à Lille. Michèle S., 74 ans, est morte le 25 mars 2014, à Paris…» 
Un à un, les noms des personnes mortes 
à la rue en 2014 ou décédées après avoir été sans-abri seront déclamés place 
de la République, à Paris, à partir 
de 12 h 30 pour rendre hommage aux 480 morts de la rue recensés l’an dernier. Le but : rappeler que la rue tue, et qu’elle tue jeune. Les SDF meurent à 49 ans, 
en moyenne, contre 82 ans pour le reste 
de la population. « En honorant ces morts, nous agissons aussi pour les vivants », explique le Collectif des morts de la rue.


Article paru dans l’Humanité du 17 mars 2015.


Plus d’infos sur le collectif des Morts de la rue, ici.