Bidonvilles : démolissons enfin la politique du bulldozer !

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Vingt-cinq ans après la réapparition des bidonvilles à la périphérie des villes, les  expulsions et les destructions systématiques des campements n’ont pas permis d’en réduire le nombre, ni d’améliorer la vie de ceux qui y habitent. De nombreuses associations lancent une campagne pour en finir avec cette politique absurde. Des élus d’Ile-de-France montent également au créneau pour  changer de logique et réclamer des moyens pour résorber les bidonvilles.

«On ne peut pas, en France, laisser encore des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, français ou non, vivre en bidonvilles. Il va falloir que les préfets, les maires, s’y mettent. Qu’on ne me raconte pas qu’on ne peut pas faire un peu de place à ces familles. Il y a là une forme de ségrégation intolérable.» L’homme qui parle ainsi est Premier ministre. Enfin, il l’était. La déclaration n’est évidemment pas de Manuel Valls. Elle date de 1971.  Jacques Chaban-Delmas était à Matignon, la France à droite, et l’Etat très autoritaire. Et la résorption des bidonvilles était la priorité des pouvoirs publics. Dès 1966, une loi est adoptée, d’importants moyens sont débloqués, des cités de transit et des logements sociaux massivement construits. Tout n’a pas été rose, mais les bidonvilles ont disparu du paysage français.

Février 2015. Le plus grand bidonville de Paris, installé sur les voies désaffectées de la petite ceinture, est évacué sous l’œil des caméras. La préfecture annonce des solutions d’hébergement offertes à l’ensemble des occupants. Un demi-mensonge. Car la moitié seulement des 300 habitants a bénéficié d’une place à l’hôtel pour 15 jours renouvelables (lire ici et). L’autre moitié a préféré se disperser dans le silence et dans la nuit avant l’arrivée des forces de l’ordre. C’est à chaque fois la même rengaine. Contraints à l’errance forcée, les «expulsés» se cachent dans des replis de la ville, et se font oublier jusqu’à ce qu’ils trouvent un nouvel interstice urbain. Leur répit n’excède pas, en général, trois ou quatre mois, avant d’être à nouveau condamnés à la fuite. La valse des expulsions continue ; le problème des bidonvilles reste entier.

La politique du bulldozer, à l’œuvre depuis vingt-cinq ans, n’a pas fait disparaître les bidonvilles. Réapparus au début des années 1990, sous l’effet de la chute du mur de Berlin et l’élargissement vers l’Est de l’Union européenne, leur nombre reste très élevé. On comptait 119 bidonvilles en 1966 en Ile-de-France. On en compte 132 aujourd’hui, d’après un recensement réalisé par la délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement des personnes sans-abris ou mal logées (Dihal).

L’augmentation de la fréquence des expulsions n’a pas non plus diminué le nombre de personnes vivant en bidonville. Au 30 mars 2015, ils étaient 19 600 personnes à survivre dans la boue et les bâtiments d’infortune, un chiffre stable ces dernières années. Tout comme le nombre d’enfants, environ 5000, qu’on laisse toujours vivre sans accès à l’eau (deux-tiers des terrains), sans électricité, ni évacuation des ordures (47 %). Et bien souvent, on refuse leur inscription dans l’école de la commune où ils habitent pourtant.

bidonville3« Pourquoi s’entêter avec une politique aussi inefficace que coûteuse ? », interroge Livia Otal, responsable en Ile-de-France de la mission bidonville de Médecins du Monde. L’ONG voit son travail réduit à néant à chaque destruction. De nombreuses associations, telles que la Fondation Abbé-Pierre, le CNDH-Romeurope, le Secours Catholique, ainsi qu’une myriade de collectifs locaux ont décidé de dresser le bilan des expulsions systématiques. Un site a aussi été lancé pour interpeller les pouvoirs publics sur 25 ans de politiques aussi absurde qu’inutile.

« Vingt-cinq ans, c’est une génération d’enfants sacrifiée», insiste Livia Otal. Une grande partie des familles accompagnées en Ile-de-France vivent depuis une dizaine d’années dans ces conditions, certaines depuis plus de vingt ans. «Les expulsions à répétition, en définitive, ne font que pérenniser les bidonvilles, ajoute Livia Otal. Elles empêchent les habitants de se projeter dans leur vie, réduite à une succession de moments temporaires. Toute démarche, y compris la scolarisation, semble vaine et inutile, car ils ne savent pas combien de temps ils vont pouvoir rester sur leur terrain

Cette politique de harcèlement, de plus, coûte très cher. loaderSelon le chercheur Grégoire Cousin, trois expulsions successives d’un même groupe d’une centaine de personnes pendant deux ans coûtent près de 340 000 euros. Le rapport annuel du collectif Romeurope estime ce budget entre 30 et 40 millions d’euros par an. Dix fois plus que l’enveloppe allouée aux projets de sortie de bidonville.

La « question Rom », cache-sexe du mal-logement

Plutôt que de régler le problème, nos gouvernants actuels préfèrent l’ethniciser. Les villages d’insertion «ne peuvent concerner qu’une minorité, car, hélas, les occupants de campements ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution», avait expliqué Manuel Valls en 2013. Les choix des mots n’est pas anodin. On prend soin de ne pas parler de «bidonville» mais plutôt de «campements illicites». «Le terme ‘campement’ renvoie à une population nomade, volatile, qui n’a pas vocation à rester. ‘Illicite’ sous-entend que l’on a affaire à des délinquants et justifie aux yeux de l’opinion publique une réponse sécuritaire, pour défendre le droit de propriété », déplore Livia Otal.

L’histoire, pourtant, montre combien la vie en bidonville n’est pas réservé à une catégorie de la population ou à une origine ethnique. L’un des plus grands bidonvilles des années 60, à Champigny-sur-Marne, était majoritairement peuplé d’immigrés portugais. Des familles venues d’Espagne, d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie cohabitaient dans les travées de la «Campa», transformé dans les années 70 pour devenir le parc départemental de la Courneuve. La « question Rom » n’est en réalité qu’un cache sexe d’un problème de mal-logement.

«Personne ne choisit de vivre en bidonville, à la rue ou dans une installation de fortune, écrivent Manuel Domergue et Florian Huyghes, de la Fondation Abbé-Pierre, dans un article rédigé pour le numéro d’octobre de l’excellente Revue Projet. Le nombre de 20 000 personnes en bidonville doit être corrélé à celui des 700 000 personnes privées de domicile personnel. Les problématiques sont voisines, seules les solutions de repli mobilisées tant bien que mal par les personnes peuvent se différencier en fonction de leurs ressources et de leurs réseaux sociaux. Faute de logement de droit commun, certains trouveront refuge dans leur famille, d’autres chez des amis, certains dans leur voiture ou au camping, mais des populations plus marginalisées n’auront d’autre choix que d’élire domicile dans un bidonville ou à la rue. »

bidonville 2Pourquoi ce qu’il fut possible de faire dans les années 60 ne le serait plus aujourd’hui? Il faudrait, déjà, que le logement social redevienne une priorité nationale, comme ce fut le cas à l’époque. «Redonnons aussi un peu de stabilité aux habitants», suggère Livia Otal. Sécuriser les bidonvilles, au lieu de les détruire peut permettre, dans un premier temps, de créer «un sas d’insertion» afin de mettre en place rapidement un accompagnement social et de faciliter l’accès aux droits : scolarisation des enfants, insertion professionnelle… Autant d’étapes indispensables pour obtenir un logement. Actions à court terme et à long terme ne s’opposent pas.

Des voix s’élèvent,
les alternatives existent

Des solutions sont déjà mises en œuvre. A Strasbourg, la mairie a créé depuis 2011 des «espaces temporaires d’insertion». Des caravanes sont installées sur des terrains municipaux, équipés d’espaces sanitaires (toilettes, douches), de machines à laver, de salles de réunion. Des formations professionnelles sont mises en place et la scolarisation des enfants facilitée. Bref, la mairie applique à la lettre la circulaire du 26 août 2012 qui impose un accompagnement individualisé avant toute expulsion, mais n’a jamais été réellement mise en oeuvre par les services de l’Etat. Les résultats de cette politique municipale, citée en exemple par le Conseil de l’Europe, sont au rendez-vous. Plus de trente familles ont pu obtenir un logement social en 2015. Et tous les enfants des sites d’insertion (90) sont inscrits à l’école.

En Ile-de-France, des voix s’élèvent aussi. Sept maires communistes (Ivry-sur-Seine, Montreuil, Aubervilliers, Champs-sur-Marne, Stains, La Courneuve, Saint-Denis), ainsi que le Conseil départemental du Val-de-Marne et Plaine Commune, ont adressé, le 26 janvier, une lettre au préfet d’Ile-de-France. «Ni la pérennisation des bidonvilles par quelques aménagements, ni l’expulsion systématique des populations qui subissent ces conditions de vie indignes ne constituent des solutions », expliquent ces élus, dépités du manque de volonté de l’État. Une conférence régionale s’est, certes, tenue le 20 octobre dernier. Mais elle ne rassemblait que les villes volontaires. Et n’a débouché sur aucun engagement financier précis alors que les moyens débloqués par l’État sont, jusqu’ici, en baisse «massive et continue». Outre des crédits supplémentaires, les élus communistes proposent une «répartition solidaire» des personnes à prendre en charge, en fonction de la richesse des communes et de leur part de logements sociaux, l’application systématique de la circulaire de 2012 ou encore la création d’une commission d’enquête parlementaire sur la résorption des bidonvilles. En réponse à cette interpellation, le préfet Jean-François Carenco les a invités jeudi dernier pour leur expliquer qu’il refusait d’inscrire la résorption des bidonvilles comme un objectif de la conférence régionale… Le combat politique ne fait que commencer.

Pierre Duquesne

Le «Plan national» de 2014 a relogé… 63 familles 

En février 2014, Cécile Duflot, alors ministre du Logement, annonce « un plan national de résorption des bidonvilles » avec l’aide de l’opérateur Adoma. Des « mesurettes », dénonce 
le collectif Romeurope dans son dernier rapport. Un an et demi après, les résultats ont de quoi interroger. 
Au total, seuls 63 ménages ont été accompagnés 
et relogés. Soit à peine 2 % de la population vivant dans les bidonvilles 
de l’Hexagone. Loin d’être véritablement national, ce programme s’est concentré sur quelques territoires. Seize familles ont été relogées en Île-de-France, où se concentre la majorité des personnes vivant en bidonville. Des opérations d’Adoma ont été interrompues par des expulsions, comme celles du camp des Coquetiers, 
à Bobigny (Seine-Saint-Denis), et du bidonville du Petit-Clamart, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

 

 


Version longue et enrichie d’un article paru dans l’Humanité du 16 février 2016.


Photographies d’une oeuvre de Hema Upadhyay, représentant le bidonville de Dharavi, plus grand bidonville d’Asie (1 million d’habitants), situé non loin de Mumbai. Cette artiste indienne a été récemment assassinée, après y avoir travaillé de nombreuses années.  


Pour aller plus loin, vous trouverez ci-après, vous pouvez commander le numéro 348 de la revue Projet (octobre 2015), intitulée Bidonvilles : sortir du déni, ainsi qu’une  vidéo d’un débat organisé à Sciences Po Paris.

bidonville sortir du déni

 

 

Vous pouvez également rejoindre la mobilisation des associations d’Ile-de-France (Médecins du Monde, Fondation Abbé-Pierre, Romeurope, Secours catholique, Les Enfants du Canal, Mrap, UJFP…), en cliquant ci-dessous :

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