Decazeville, petite ville en déprise, se cherche un filon d’avenir

Cet ancien bassin minier, sinistré, connaît un regain d’activité et démontre qu’il y a une possibilité de développement loin des métropoles. Des projets, autour de la transition énergétique et l’économie circulaire s’y multiplient et sont porteurs d’espoir pour l’avenir. A condition que le désengagement de l’Etat ne vienne pas tout saccager. Entreprises et syndicats se battent côte à côte pour défendre les services publics et les emplois dans ce territoire enclavé de l’Aveyron. Reportage.

Pour trouver une trace de charbon, à Decazeville, il faut se rendre dans une impasse. L’«impasse du Charbon». C’est ainsi que le maire, François Marty (DVD), voulait baptiser l’une des treize rues de la toute nouvelle zone d’activité aménagée sur les terrains de l’ancien complexe aciéro-sidérurgique. Il y a renoncé. Trop violent de renvoyer les vies de milliers d’anciens mineurs à une voie sans issue. Le conseil municipal opta finalement pour le «passage du Charbon». Pour y accéder, il faut prendre «l’avenue du Futur» et tourner dans la «rue de la Renaissance». C’est à cette adresse que se trouve le bureau d’André Martinez, président DVG de la communauté de communes. Les élus ne sont pas du même bord, mais le message n’est pas très éloigné. «Nous avons été une terre d’énergie avec le charbon, nous voulons devenir désormais une terre d’énergie renouvelable», proclame André Martinez.

Trente-huit mille panneaux photovoltaïques coiffent, depuis peu, la colline dévorée par l’industrie minière. Cette centrale solaire fournit assez d’énergie pour alimenter 6 000 foyers.
On la devine à peine, tant la nature, verdoyante, a repris ses droits dans ce cirque façonné par les hommes. Des projets utilisant la géothermie,
et d’autres autour de la biomasse sont aussi en gestation. L’ancien «pays noir» est en passe de devenir une cité verte.

Sauf que la ville fait encore grise mine. Le centre-bourg, en pleine réhabilitation, masque mal les façades délabrées, les maisons abandonnées, les crépis ravagés.

Berceau de la révolution industrielle,
le « pays noir » veut devenir une cité verte

Decazeville fait effectivement partie des petites villes en déprise, que les géographes nomment les «shrinking cities». Après la fermeture brutale des aciéries et de la sidérurgie, en 1987, le bassin a perdu 3 000 emplois du jour au lendemain. La ville est passée de 15 000 habitants dans les années 1970 à 5 500 aujourd’hui. «Les jeunes, quand ils partent faire des études, ne reviennent pas. On y fait moins d’enfants qu’ailleurs. On perd 100 habitants par an», décompte le maire, François Marty. Le bassin compte 1800 logements vacants et dégradés. Les emplois d’aujourd’hui paient moins que ceux des grandes usines dans lesquelles les travailleurs organisés pesaient face au patronat. Des personnes à faibles revenus, éjectés des métropoles ou du pourtour méditerranéen, sont de plus en plus nombreuses à débarquer dans cette ville où le logement est peu cher, ajoutant encore des difficultés sociales à un appauvrissement général.

Mais il y a aussi une autre réalité à Decazeville, bien moins perceptible. Des PME industrielles connaissent un véritable rebond. C’est le cas de la Snam, devenue le leader européen du recyclage des batteries automobiles. «À force de désosser des batteries électriques, pour en récupérer 80 % des métaux qui les composent, on a fini par savoir comment les construire», raconte Éric Nottez, PDG de cette entreprise basée à Viviez. Elle produit désormais de grandes batteries stationnaires, décisives pour stocker de l’énergie et développer les énergies renouvelables, comme l’éolien ou le solaire, dont la production est très fluctuante. Quinze personnes ont été embauchées depuis le 1er janvier.  À terme, c’est 680 emplois qui devraient être créés par ce projet Phénix, lequel inscrit un peu plus le bassin dans la transition énergétique. Une nouvelle révolution industrielle pour ce territoire qui s’y connaît en la matière. C’est dans ce bassin que furent coulés, en 1836, les rails de la première ligne de chemin de fer de l’Hexagone. C’est aussi la première ville française construite autour d’une industrie, fondée en 1827 par le Duc Decazes, ancien ambassadeur en Angleterre, où il fut aux premières loges pour observer la première révolution industrielle.

À Aubin, ce passé glorieux est omniprésent
dans le centre-bourg. Il faut s’en écarter un peu et se rendre au lycée pour mesurer l’incroyable capacité de résilience du territoire. Formateurs et étudiants, qui développent la filière bois avec les entreprises locales, sont tombés sur un bon filon : le robinier. Ce bois, qui servait aux mineurs pour étayer les galeries, «a des qualités exceptionnelles, très résistant et naturellement imputrescible», raconte Aurélien Beziat, directeur délégué aux formations professionnelles de l’établissement. Ce matériau, qui pullule aujourd’hui dans l’ancien domaine minier, permet de fabriquer du mobilier extérieur sans le moindre traitement. Des bancs, développés par un designer et les équipes du lycée, grâce à un atelier ultramoderne, financé par l’État et la région, vont bientôt être commercialisés par une entreprise de l’Aveyron. Au delà de cet exemple, il y a énormément d’emplois possible en relançant la filière bois ce département réputé, depuis longtemps, pour ses entreprises d’ameublement et son savoir-faire en la matière.

«Ce n’est pas Zola, ici»

On pourrait évoquer aussi la réussite de STS. Chargée, au départ, de reclasser d’anciens ouvriers du complexe sidérurgique et minier, cette société a lancé une activité de mécanique avec de nombreux travailleurs handicapés. Elle est aujourd’hui sous-traitant de Ratier, entreprise aéronautique de Figeac, située à 30 kilomètres, pour laquelle elle prépare des matériaux composites pour les pales de l’A400M.
«C’est pas Zola, ici», plastronne Stephan Mazars, le patron de la boîte, en sortant d’une salle bourrée de technologie, entièrement blanche, où la poussière est surcontrôlée. Ici aussi, ça embauche, comme dans pas mal d’entreprises de la Mecanic Vallée, réseau d’entreprises mécaniques et aéronautiques installées entre Brive et Rodez.

Il y a des raisons à ce nouvel essor. Face aux difficultés en cascade, il semble que la culture de la solidarité, forgée dans ce bastion ouvrier et de la lutte sociale, a fait osmose avec un patronat ayant de fortes attaches sur son territoire. Dirigeants d’entreprise, syndicalistes et élus font aussi ici front commun. Éric Nottez, le PDG de la Snam, faisait partie d’une délégation, la semaine dernière, au ministère de la Cohésion des territoires, aux côtés de responsables de la CGT et d’élus, pour promouvoir les projets locaux.

Le regain de dynamisme économique, bien réel, est en effet menacé par les politiques mises en œœuvre au niveau national. L’antenne de l’Afpa, en pleine restructuration, est en cours de transfert à Rodez. L’hôpital, qui a vu la maternité fermer en 2017 après vingt ans de lutte pour la sauvegarder, est fragilisé. «Aujourd’hui, on ne peut pas embaucher et se développer si on n’a pas des réassurances sur un certain nombre de services sur le territoire, si nous n’avons pas la garantie que l’hôpital fonctionnera, qu’il y ait des médecins généralistes, des outils de formation, une offre convenable en matière d’habitat», souligne Éric Nottez. «Sans service public, il n’y a plus d’entreprise, et sans entreprise, il n’y a plus de service public», aime dire aussi Pascal Mazet, aide-soignant et secrétaire général de l’union départementale CGT.

«Naître, vivre et travailler au pays»

A Decazeville, tout le monde se bat pour «naître, vivre et travailler au pays». Le collectif Tous ensemble pour l’hôpital et le bassin de Decazeville fédère ces forces vives, rassemblant des associations locales aux syndicats en passant par les élus et les dirigeants d’entreprises. Outre le désengagement des services publics, constants depuis des années, les acteurs locaux contestent aussi la logique d’appels à projets, nouveau paradigme des politiques publiques, qui rend encore plus difficile l’émergence des projets locaux. Ce petit territoire, situé à deux heures de Toulouse, n’a pas les mêmes capacités de lobbying que d’autres collectivités plus puissantes…

«À quoi cela sert de se battre pour développer de nouveaux projets, créateurs d’emplois, si, à côté de cela, on laisse tomber une entreprise de 500 salariés», déplore aussi André Martinez, président de la communauté de communes. Il fait référence à la Sam, un sous traitant automobile, qui a échappé de peu à la liquidation judiciaire. Syndicaliste CGT dans cette entreprise, David Gistau questionne aussi la politique industrielle de l’État : «Renault, principal donneur d’ordres de l’entreprise, dont l’État est actionnaire, avait pris des engagements à hauteur de 74 millions d’euros de commandes, mais nous ne sommes aujourd’hui qu’à 54 millions d’euros.» Le syndicaliste prône un patriotisme industriel dans lequel l’État soutiendrait vraiment les industriels locaux.

Pierre Duquesne

 

Villes moyennes, entre crises et renouveau

Decazeville n’est pas la seule ville en déprise démographique.
Montluçon, dans l’Allier, a perdu près de 2 000 habitants ces cinq dernières années. Ancien nœud ferroviaire, au centre de la France, cette ville est de moins en moins bien desservie par le rail. Elle a aussi souffert d’une forte désindustrialisation, notamment avec la fermeture des usines Dunlop. C’est dans cette agglomération que la Ville en commun, laboratoire d’idées sur les questions urbaines et territoriales, a choisi d’organiser un colloque sur l’avenir de ces villes moyennes.

« Il y a aujourd’hui une difficulté à faire émerger un véritable débat public autour de l’avenir de ces territoires. Une centaine de villes moyennes sont en difficulté, principalement dans le nord, l’est et une partie du Massif central. Mais les pouvoirs publics détournent le regard sur ce sujet », déplore Pierre Mansat, délégué général de ce think tank progressiste. Il ne veut pas en rester à la déploration, aux simples constats, mais aussi « explorer les pistes de leur renouveau », notamment les « atouts propres » de ces territoires pour imaginer un nouveau type de développement.

Le gouvernement a bien annoncé un programme Cœur de ville, visant à rénover l’habitat ancien, relancer le commerce et redynamiser les villes moyennes. Cette politique n’est pas adaptée aux enjeux, estime toutefois Vincent Béal, chercheur à l’université de Strasbourg. Elle se focalise sur le centre-ville et oublie « d’aborder la question de la régulation des enjeux du logement et du commerce sur un territoire plus large ».

La première phase de déclin des villes, observée dans les années 1970, causée par la désindustrialisation et le phénomène de périurbanisation, frappait aussi bien les petites que les grandes villes. La deuxième phase de déclin, dans les années 2000, a touché plus fortement les villes petites et moyennes. Car ces espaces étaient les plus dépendants « de l’économie publique, de la présence territoriale de l’État », analyse Vincent Béal. Le retrait de l’État, la destruction de l’emploi public dans ces territoires a eu des effets ravageurs, beaucoup plus importants que dans d’autres lieux où l’économie privée porte la dynamique de la ville ».


Articles parus dans l’Humanité du 21 mars 2019. Images de Pierre Duquesne, exceptée celle de STS Société Technic’Services.


Retrouvez aussi, sur le site de l’Huma, le reportage photo sur la bassin decazevillois, réalisé par Matthieu Rondel.