Bâtir une métropole citoyenne… et former des citoyens métropolitains

Il n’y aura pas de Grand Paris inclusif et socialement juste sans une mobilisation puissante de la société civile. C’est la condition sine qua non pour que les habitants aient leur mot à dire. Syndicats, associations et mouvements sociaux doivent, pour y parvenir, intégrer les nouveaux enjeux que pose le processus de métropolisation.

Les habitants peuvent-ils devenir acteurs du Grand Paris ? Telle était la question posée lors du colloque coorganisé par l’Humanité et la mairie de Paris, le 19 novembre, sur l’avenir de la métropole francilienne.  S’ils ne veulent pas rester spectateurs, les citoyens « doivent d’abord être bien informés du phénomène métropolitain», estime Pascal Lacroix, coprésident du conseil de développement du territoire de Plaine Commune. Cette instance, qui permet d’associer des citoyens à la réflexion sur l’avenir de ce territoire, a émis plusieurs avis sur le Grand Paris. «Beaucoup d’habitants, rapporte Pascal Lacroix, ont exprimé leurs craintes de voir leur territoire absorbé par la ville de Paris, leur refus d’une métropole n’ayant pour seul but que de rivaliser dans la concurrence des villes mondiales ou entraînant une éviction des classes populaires.»

L’implication de la société civile est la meilleure garantie pour construire une métropole qui «ne s’inscrit pas seulement dans une logique économique mais qui puisse aussi porter la question sociale, la culture, le vivre-ensemble et qui soit soucieuse des enjeux d’éducation, de la jeunesse et des fragmentations territoriales», estime aussi Renaud Charles, cofondateur d’Enlarge Your Paris. Ce site d’information culturel sur le Grand Paris a été lancé pour permettre aux habitants de s’approprier cette nouvelle échelle urbaine.

Mais comment instiller de la démocratie dans une construction technocratique élaborée de façon non démocratique ? Pour résoudre ce paradoxe, la Métropole du Grand Paris (MGP) vient tout juste de lancer un conseil de développement du territoire métropolitain (CDT), à l’image de celui de Plaine Commune. Avec des nuances de taille : 80 personnalités vont être désignées par le président de la MGP, Patrick Ollier. 24 habitants, deux par territoires, vont être tirés au sort pour siéger à leurs côtés. «Qui seront ces acteurs désignés ? N’y a-t-il pas là un risque de créer une sorte de comité économique et social au niveau de la métropole, avec une prépondérance d’acteurs du monde de l’entreprise ?», s’inquiète Pascal Lacroix. «Pour être tiré au sort, encore faut-il être candidat», alerte aussi Michel Mittenaere, responsable régional de la Confédération nationale du logement (CNL), qui redoute un processus écartant de facto les habitants des quartiers populaires.

Enjeux locaux et globaux

Il est urgent d’inventer de nouvelles formes démocratiques adaptées à cette nouvelle échelle urbaine. «Car le processus de métropolisation entremêle les enjeux à la fois locaux et globaux», analyse Julien Neiertz, fondateur de Metropop’ !, une association d’éducation populaire qui travaille, sur le terrain, à «décomplexifier» la question métropolitaine. Elle organise des « metrokawas », des lieux d’échanges et de rencontre permettant aux habitants à devenir des citoyens métropolitains. Certains le sont déjà. Ceux qui ont lutté pour préserver le parc de La Courneuve de la pression immobilière ont bien compris que les rapports des force en présence dépassent leur seul territoire. Même chose pour les militants qui s’opposent au grand projet d’Europa City, dans le triangle de Gonesse. Pour contrer les logiques financières qui veulent transformer leur territoire en vaste zone commerciale, ils savent bien qu’ils doivent «métropoliser leur lutte». Comprendre finement l’émergence des métropoles, liées à la mondialisation, devient une condition sine qua non pour élaborer des alternatives au «Grand Paris du capital».

Bref, il n’y aura pas de métropole inclusive sans participation massive du peuple grand parisien. «La métropole aura-t-elle seulement des moyens à consacrer à ce sujet ?», interroge toutefois Michel Mittenaere, de la CNL. Le militant a été clairement échaudé par l’expérience des conseils citoyens, créés dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville afin d’améliorer la participation citoyenne des habitants. Créées en 2014 par la loi Lamy, ces instances n’ont pas reçu les moyens de leur ambition. Pour y remédier, le collectif Pas sans nous propose de créer un «fonds pour la démocratie d’initiative citoyenne», doté annuellement de 5% du montant total de l’argent consacré au fonctionnement de la démocratie représentative, pour financer des projets locaux. Sur le terrain, beaucoup d’associations font le job, mais elles sont peu soutenues.

«Ces acteurs sont aussi très fragmentés, n’agissant que sur un territoire donné, ou sur une thématique particulière : le logement, le transport, le travail, la culture, l’insertion, etc. Dorénavant, elles doivent apprendre à travailler ensemble, au-delà des frontières existantes, pour agir à la bonne échelle, c’est-à-dire à l’échelle métropolitaine, explique Julien Neiertz. Elles doivent déterritorialiser leurs batailles pour mieux les territorialiser.»

Dans une ville des flux où les populations sont de moins en moins attachées à un territoire, il convient d’innover pour parvenir à créer du lien social, du collectif. «Beaucoup travaillent à un endroit sans y habiter. Il y a aussi des étudiants, des usagers, qui sont des citoyens de la métropole sans forcément y résider», souligne Pascal Lacroix. Pour les associer, il faut innover, certes. Mais il ne faut pas se passer des outils de participation existants, les syndicats et l’ensemble du tissu associatif existant, et agissant dans les communes. Seulement, la question, «c’est de savoir comment on les fait travailler ensemble, à une autre échelle, et comment mieux les articuler. La démocratie est nécessaire à tous les étages. »

Pierre Duquesne


Article paru dans un supplément de l’Humanité Dimanche consacré au Grand Paris.

 

 

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