Aux maraudes, citoyens !

Edinson ok

À côté des associations traditionnelles de lutte contre l’exclusion, des initiatives citoyennes, 100 % bénévoles, se développent pour apporter une aide aux SDF et créer des rapports «d’humain à humain». Reportage à Paris avec l’association Entraides citoyennes.

Il n’y a pas de barrière. Pas de cordelette. Ni même une table. C’est sur un banc, devant la gare de l’Est, à Paris, que les ­bénévoles d’Entraides ­citoyennes installent une grande marmite, deux grands Thermos et des couverts en plastique. La distribution alimentaire de cette association d’aide aux sans-abri pas tout à fait comme les autres peut enfin commencer. «Il y a du monde», glisse d’emblée Sylvie Lhoste, sa fondatrice, un brin inquiète. Une soixantaine de personnes, peut-être plus, sont déjà présentes et attendent en silence, le ventre vide, que l’équipe d’Entraides citoyennes se mette en place. Le démarreur capricieux de la Scenic de Fabien a retardé la troupe. Car on maraude avec sa voiture personnelle dans cette ­association 100% bénévole et à vocation citoyenne.

L’histoire a commencé sur le Web en 2011. «À l’époque, je participais à des maraudes dans le 10e arrondissement. J’ai lancé un blog pour partager mon expérience, échanger sur nos pratiques», raconte ­Sylvie. Moins de six mois plus tard, le site enregistre près de 14 000 visiteurs, parmi lesquels figurent de nombreux bénévoles investis dans d’autres associations de solidarité. Beaucoup manifestent alors, via le site, leur déception de voir une trop grande distance perdurer entre les maraudeurs et les SDF. Une «prise de recul» est préconisée par certaines grosses structures. «Les sans-abri attendent parfois leur soupe derrière des barrières métalliques, avec des files d’attente au cordeau, déplore Sylvie. Des maraudeurs enfilent même des gants et des gilets réfléchissants.» Très peu pour elle. «Je voulais aller voir les personnes à la rue telle que j’étais. Je ne suis pas une assistante sociale, ni une professionnelle de l’urgence. Les sans-abri, ce sont d’abord des êtres humains comme moi. Nous voulions avoir avec eux des rapports d’humain à humain. C’est tout.» L’association refuse de faire appel aux subventions publiques. Hors de question de rendre des comptes, de se substituer au rôle de la puissance ­publique ou, pire encore, de signaler aux financeurs quel SDF peut se réinsérer et ceux qui ne le peuvent pas. Plusieurs associations de ce type se sont développées ces dernières années (Action froid, 115 du particulier, collectif SDF Alsace…), venant bousculer les acteurs traditionnels de la lutte contre l’exclusion.

Avoir l’esprit citoyen ne signifie pas, toutefois, faire n’importe quoi. «Il y a des consignes strictes à respecter, même si, sur le terrain, on fonctionne avec la personnalité de chacun !» lançait, quelques minutes avant le départ, Sylvie aux ­nouveaux venus. Elle indique la marche à suivre en cas de soins et de demande d’hébergement, rappelle les obligations de rester à deux, de respecter l’intimité et la dignité des personnes sans-abri. «Quand on leur fait une promesse, on la respecte à 400 % !» insiste Sylvie devant des dizaines de sacs de vêtements et de nourriture alignés et parfaitement ordonnés. Et de conclure : «Mais nous, nous sommes surtout là pour discuter, créer un échange avec eux, être conviviaux.»

Chun, étudiante en architecture chinoise, écoute sans mot dire. Celle qui va ­concevoir des logements toute sa vie ira, pour la première fois, au-devant de ceux qui n’en ont pas. D’autres ne viennent que pour la ­deuxième ou troisième fois, parfois après des semaines d’absence. Chez Entraides citoyennes, on s’engage quand on peut, à la ­semaine, en s’inscrivant pour chaque maraude sur le site Web de l’association. «Aujourd’hui, beaucoup de personnes ne peuvent s’investir que de façon ponctuelle ou sur des périodes irrégulières, raconte Sylvie. Plutôt que de batailler contre cette réalité, nous avons décidé de faire avec.» Et ça fonctionne «52 semaines par an», y ­compris au coeœur de l’été, assure Sylvie, qui y passe néanmoins l’essentiel de son temps libre. Cette souplesse d’organisation permet aussi à Erwan, âgé de 14 ans, de s’investir pleinement, aux côtés de ses parents. Après la gare de l’Est, il fera la tournée des SDF dans le centre de Paris.

La Bourse du commerce est cernée par la misère. Un enchevêtrement de tentes, de cartons, des sacs en plastique remplis d’effets personnels s’accumulent sous des arcades. On se barricade contre les basses températures qui ne disparaissent pas avec la fin du plan grand froid. On se rapproche et l’on rencontre des hommes. Deux pas de plus et l’on ­découvre un nom, un visage, des sourires. Et l’on découvre le sympathique Mounir, qui ne manque pas de style, malgré ses Santiag écornées. Fabien lui propose un plat, du café et des nouvelles chaussures. Ils échange une cigarette – les maraudeurs partent toujours avec un ou deux paquets dans la poche – et bien plus encore.

«Ils sont censés être les plus démunis, ils n’ont rien, et pourtant, ils sourient, ils sont souvent joyeux», remarque le jeune Erwan, profondément marqué par sa ­rencontre avec Edison, un Équatorien qui s’est égaré sur le macadam parisien. Il veille, de jour comme de nuit, sur la place du Palais-Royal et ses alentours. Ici, des hommes dorment à la porte d’un magasin de meubles et d’antiquités. Là, d’autres tentent de s’endormir, réveillés par le vrombissement des taxis de la rue de Rivoli ou les cris des fêtards qui passent sans les voir. Plusieurs lits de cartons attendent leurs prochains ­occupants. Sylvie les compte un par un. L’Insee a aussi fait le calcul : la France compte 141 500 sans-domicile fixe. Un chiffre qui a bondi de 50 % en à peine dix ans. Ils sont là, sous nos yeux. Ils peuplent nos avenues prestigieuses, au coeœur des quartiers les plus riches de la capitale française. Quelques mètres plus loin, le Radeau de la Méduse semble s’être sauvé du musée du Louvre et s’être échoué sur le trottoir d’en face. Trois corps contorsionnés sont allongés, tels les naufragés de Géricault, sur une bouche d’aération du métro parisien. Accrochés à leur belvédère, ils semblent perdus au milieu d’une mer d’asphalte, égarés dans la nuit. Sylvie s’approche, tend le bras et offre à l’un d’entre eux «du riz aux légumes du soleil». Elle aime le répéter. «Ce que nous faisons, ici, tout le monde peut le faire en bas de chez soi, auprès d’une personne qui dort dehors.»

Pierre DUQUESNE


Article extrait du Hors-Série de l’Humanité sur la solidarité, paru le 8 juin dernier. A retrouver chez tous les bons kiosquiers.

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