Autopsie d’une émeute dans les beaux quartiers

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Panique dans le 16e !, nouveau livre des Pinçon-Charlot, sera présenté en avant-première à la Fête de l’Humanité. Une enquête dessinée qui tente de comprendre les raisons de la violence exprimée par un groupe de bourgeois de l’Ouest parisien refusant la construction d’un centre pour SDF près de chez eux.

Les masques sont tombés. Le 14 mars 2016, le vernis de gens bien nés s’est craquelé, le temps d’une soirée, laissant entrevoir, vingt-quatre minutes durant, la violence inouïe d’habitants du 16e arrondissement refusant l’installation d’un centre d?hébergement en lisière du bois de Boulogne. De nombreuses caméras avaient filmé cette «émeute de bourgeois» vociférant pour défendre leur beau quartier. Des radios avaient enregistré les insultes minables, allant jusqu’à traiter de «salope» une représentante de l’État. L’Humanité avait aussi raconté cette fiévreuse réunion publique où des femmes en fourrure clamaient haut et fort qu’elles refusaient la pauvreté… au pied de leurs luxueuses demeures.

La lutte des classes est une lutte pour les espaces

La sociologue Monique Pinçon-Charlot était aussi dans les travées. Stupéfaite par le spectacle offert par ces nantis refusant la moindre solidarité avec les plus démunis, elle est revenue plusieurs semaines dans le quartier pour comprendre, avec son conjoint, Michel Pinçon, «ce qui avait pu se passer pour aboutir à une telle violence». Il en résulte un livre, Panique dans le 16e !, coécrit avec le dessinateur Étienne Lécroart et qui sera présenté en avant-première à la Fête de l’Humanité (lire encadré). On ne peut s’empêcher de sourire en découvrant, dans cette enquête mêlant textes et dessins, les arguments utilisés pour maintenir à tout prix la ségrégation sociale. «Les bénéficiaires ne se sentiront pas bien dans un endroit aussi isolé où ils vont s’ennuyer», ose une riche riveraine. Une autre veut les préserver de la pollution. Un comble dans la seule zone de Paris où le périphérique est enterré. Tous les moyens sont bons pour «conserver l’entre-soi des classes dominantes, qui reste une condition de reproduction de leur position dans l’ordre social», souligne Monique Pinçon-Charlot.

livre_visuel_218«Le bois de Boulogne doit rester public», clame aussi Christophe Blanchard-Dignac, ex-PDG de la Française des jeux et leader de la révolte. Cela n’empêche nullement sa femme de jouir du Lagardère Racing Club, espace sportif réservé aux millionnaires qui occupe 7 hectares du parc. Il faut verser 6 870 euros pour en être membre, en plus des 1 825 euros de cotisation annuelle. Cela n’empêche nullement cet homme sans vergogne de crier : «Non à la privatisation!»

On rigole, mais on saisit aussi, au fil des pages, que cette fameuse soirée n’est que la manifestation sporadique d’une lutte qui dure depuis des décennies. Les bourgeois ont bataillé ferme, dans les années 1930, pour éviter – déjà ! – que des logements sociaux ne soient construits sur les anciennes fortifications. Dans les années 2000, ils se sont battu bec et ongles pour empêcher le passage du tram sur «leur» territoire. Ils ont ferraillé en justice pendant plus de dix ans pour ralentir la construction de 176 logements sociaux et d’une crèche à la porte d’Auteuil. La lutte des classes est aussi une lutte pour les espaces.

Il ne faut pas nier la violence des rapports sociaux
qui perdure dans le quartier

Pendant que les media se focalise sur la révolte contre l’édification provisoire d’un centre pour sans-abri, la construction de la Fondation LVMH de Bernard Arnault au milieu du bois de Boulogne avec l’argent des contribuables est passée comme une lettre à la poste. Une opération qui offre une «immortalité symbolique de la première fortune de France tandis que des modules en bois posés pour trois ans pour les exclus du néolibéralisme déclencheront la colère des riches riverains», soulignent les Pinçon-Charlot. Les auteurs saluent le volontarisme d’une équipe municipale qui a profité de l’émoi suscité dans l’opinion publique pour faire avancer la solidarité républicaine dans le 16e, véritable «zone de non-droit». Mais ils n’omettent pas non plus de rappeler, en bons sociologues, que la violence des rapports sociaux perdure dans cet entre-soi. Il ne suffit donc pas de se satisfaire de cette bataille remportée dans le 16e arrondissement : il faut continuer de raconter et de mettre en récit cet affrontement violent entre la richesse extrême et les exploités, plus que jamais d’actualité dans l’Ouest parisien, soulignent les Pinçon-Charlot. C’est une condition nine qua non pour faire en sorte que les classes populaires comprennent les causes de leur précarité et de leurs difficultés dans la société néolibérale.

Pierre DUQUESNE Dessin c4



 

 


Article paru dans l’Humanité du 12 septembre 2017.


Couv_Panique_HDPanique dans le 16e !, une enquête sociologique et dessinée de Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon et Etienne Lécroart, publiée aux éditions la Ville brûle.

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