André Yché, lieutenant-colonel
 de la privatisation des HLM

Il est à la tête du plus grand bailleur de France. Il a théorisé la vente des HLM, 
la transformation des organismes en gestionnaires de portefeuilles d’actifs immobiliers. 
Il a fait des notes blanches à M. Sarkozy. Et il est toujours en place…

Inquiétant paradoxe. Le plus éminent promoteur de la marchandisation des HLM est aussi l’homme qui dirige le plus gros bailleur social de l’Hexagone. Il s’agit en l’occurrence d’André Yché, président du directoire du groupe SNI (Société nationale immobilière), qui gère un parc de 270 000 logements.

©groupe SNI

Ce militaire de carrière a intégré la SNI, bailleur historique des armées, en 1999, après un passage au cabinet d’Alain Richard, ministre de la Défense du gouvernement Jospin. Sous sa direction, la SNI va se lancer dans une politique de concentration effrénée, agglomérant treize sociétés HLM. Le nouveau groupe va rapidement devenir l’un des acteurs les plus puissants du secteur, grâce au soutien de la Caisse des dépôts et consignations, la banque de l’État, publique, dont la SNI est une filiale à 100 %.

Une position qui n’empêche nullement André Yché de vouloir dynamiter un «modèle HLM traditionnel en voie d’épuisement». «Les vieilles recettes (…), à commencer par le recours excessif à l’argent public, ne fonctionnent plus. Il est urgent d’en expérimenter des nouvelles», écrivait-il, cet été, dans une tribune au Figaro. On doit le reconnaître : cet ancien lieutenant-colonel de l’armée de l’air mène son combat au grand jour. Il a même publié son plan de bataille dans un livre (1), en 2011, pour dissoudre le logement social dans le marché. Tout y est !

Transformer les organismes en « opérateurs immobiliers globaux »

Face à la baisse inéluctable des aides publiques et la hausse des valeurs foncières, acceptées comme allant de soi, il faut, selon lui, trouver des financements en activant «les actifs immobiliers constitutifs du parc HLM», qui représentent «du capital mort». Ce capital dormant, «définitivement exclu des circuits économiques, tout comme les biens du clergé sous l’Ancien Régime» (sic!), est la source de «plus-values latentes». C’est écrit noir sur blanc. «Ignorer le stock de plus-values latentes recelées dans le parc de plus de quatre millions de logements (de l’ordre de 200 milliards d’euros ; 100 milliards d’euros pour les seules ESH) revient à mettre à la charge de la collectivité tout le poids de l’action publique.» Il faut donc vendre.

Une cession des logements HLM aux locataires serait d’ailleurs une «opportunité» pour ces derniers «de se constituer un patrimoine». L’accession à la propriété constitue d’ailleurs, pour ce stratège, le «point clé» pour «relancer les parcours résidentiels». Selon lui, la crise du logement ne peut se régler qu’en accélérant le taux de rotation au sein du parc, et au final faire sortir ceux qui le peuvent du logement social. N’hésitant pas, au passage, à proposer une remise en cause du droit au maintien dans les lieux des habitants. Cette idée dangereuse, réservant les HLM aux plus démunis, a été récemment reprise par Manuel Valls

André Yché ne s’arrête pas en si bon chemin. Pour dynamiser le logement social, il conseille d’«instiller des mécanismes de gestion privée» dans la gestion des organismes du logement social qu’il appelle «des opérateurs immobiliers globaux». «Constructeurs, vendeurs, syndics-gestionnaires de copropriétés, […] ils doivent acquérir progressivement toutes les compétences de gestionnaires de portefeuilles d’actifs immobiliers.»

Un stratège… et un homme de réseaux

Une note blanche synthétisant ses propositions, sans signature, comme celles des RG, avait été remise à Nicolas Sarkozy, alors à l’Élysée. Mais André Yché, qui se voyait, dit-on dans les cercles des dirigeants HLM, ministre du Logement en cas de victoire de la droite en 2012, est toujours en place. L’homme sait ménager ses réseaux : il a été épinglé par la presse parce qu’il avait embauché le fils du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian… En toute tranquillité, il peut mener sa révolution au sein de la SNI, qui devrait être le bras armé de l’État en matière de logement. Il attend d’ici à la fin de l’année le blanc-seing de l’exécutif pour mettre définitivement la main sur Adoma, bailleur spécialisé dans l’insertion par le logement. Avec l’espoir d’empocher les «plus values latentes» de son parc particulièrement bien situé, souvent au cœur des villes. Fin septembre, il a fait adopter par son conseil d’administration un nouveau groupement d’intérêt économique (GIE), pour mutualiser les outils de maîtrise d’ouvrage entre des entités assurant des missions sociales (Efidis, Osica…) et d’autres en charge d’activités dans le secteur libre. Un mélange des genres épinglé par le dernier rapport de la MIILOS.

Aujourd’hui, ce gestionnaire d’organismes du logement social a d’autres priorités que le logement social : développer le logement intermédiaire. Après de nombreuses réunions avec Emmanuel Macron, à l’Élysée, il a obtenu de l’État des moyens financiers pour développer 25 000 logements en secteur libre, avec des prix entre le logement social et les prix du marché. Et qui permet aux investisseurs privés d’obtenir une rentabilité de 5 % sur leurs investissements…

Pierre Duquesne

1. « Logement, habitat et cohésion sociale, au-delà de la crise, quelle société voulons-nous pour demain ? » Éditions Mollat, 2011.


Article paru dans le Supplément Logement de l’Humanité Dimanche n°437 du 13 au 19 novembre 2014.

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