A Saint-Ouen, la chasse aux pauvres est ouverte

Dans cette ville de Seine-Saint-Denis, l’office HLM municipal a donné l’ordre aux locataires de ne pas nourrir les sans-abri. Une décision qui n’a rien d’un dérapage, et qui reflète la politique de l’habitat menée par le nouveau maire, William Delannoy (UDI).

«Inhumain». Un locataire n’a pu rester indifférent devant les affichettes de l’office municipal HLM de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), posées le 15 décembre dans le hall de son immeuble. «Bande de monstres !» a-t-il écrit au stylo sur l’une d’elles. D’autres habitants du 41, rue Dhalenne, également choqués, ont rapidement diffusé l’odieux message sur les réseaux sociaux.Défense de nourrir les SDF, explique en substance le bailleur dans cet «avis de vigilance» adressé aux locataires.

«Vous vous exposez à une procédure d’expulsion, est-il écrit, si vous fournissez à des sans-abri tout élément de « logistique » ou si vous les nourrissez, les incitant par là même à demeurer dans les lieux squattés.» Ils s’exposent à la même sanction s’ils leur ouvrent « les portes d’entrée sécurisées par des digicodes des halls d’immeubles ».

saint-ouen docksMenacés d’être jetés à la rue, en somme, pour un acte de solidarité avec les sans-abri… Un comble.

«Des affichettes scandaleuses», selon le bureau local de la Confédération nationale du logement (CNL) qui a protesté devant l’hôtel de ville, samedi, avec d’autres associations de défense du droit au logement, telles que le DAL. «Un bailleur social se permet de traiter des êtres humains comme des animaux, a dénoncé Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du DAL, au micro de France Info. On ferait le même texte pour des pigeons.» Cela traduit aussi l’état d’esprit de nombreuses personnes qui considèrent «les sans-abri comme des moins-que-rien, des déchets d’humanité».

Des affichettes qui s’inscrivent dans la continuité
de la politique du nouveau maire UDI

Face à une telle réaction citoyenne, Arnaud Bonnier, nouveau directeur de Saint-Ouen Habitat, n’a pu que présenter «ses plus sincères excuses à l’ensemble des locataires du 41, rue Dhalenne» heurtés par une communication «maladroite», qui «a échappé à (son) contrôle». Aucun mot, en revanche, pour les deux ou trois sans-abri qui viennent trouver refuge, l’hiver, dans ce quartier des bords de Seine. De toute façon, cette communication visait d’abord, selon lui, «les trafiquants de drogue et leurs “nourrices” qui profitent de la bienveillance de certains locataires pour faire prospérer leurs affaires». Bref, il ne s’agit que d’un malheureux «dysfonctionnement interne» qui «ne reflète absolument pas la position des instances dirigeantes de Saint-Ouen Habitat Public».

Ces dérives, au contraire, s’inscrivent «dans la continuité de la politique menée par la nouvelle équipe municipale (passée à droite en mars dernier– NDLR)», dénonce Philippe Germain. Ce représentant des locataires CNL voit bien que la mairie UDI, en réalité, n’a qu’une obsession : «faire changer la population» de cette ville située aux portes de Paris.

«saint-ouen passant 3À Saint-Ouen, la chasse aux pauvres est ouverte», ajoute l’administrateur CNL de l’office municipal. Il en a eu encore la démonstration la semaine dernière, quand 60 % des locataires du parc ont reçu un courrier exigeant qu’ils payent la régularisation des charges, en une seule fois, d’ici au 31 décembre. «Ces sommes peuvent aller de 100 à 400 euros, explique Patrice Baudoin, président de la CNL de Saint-Ouen et de l’Île-Saint-Denis. À huit jours de Noël, on ne peut demander ça à des habitants qui ne touchent pas de gros salaires et sont loin d’être des nantis.» Ces deux militants ont demandé de ne prélever que 40 euros par quittance. Obsédé par l’idée de faire rentrer l’argent dans les caisses, le directeur, qui «parle plus comme un patron que comme un bailleur du logement social», selon Patrice Baudoin, n’a rien voulu entendre. Pour ne rien arranger, les si vertueuses «instances dirigeantes» de l’office HLM ont aussi décidé de transférer la gestion des règlements du Trésor public à un organisme privé. «Ceux qui ne parviennent pas à payer leurs loyers, reprend Philippe Germain, on préfère les mettre au tribunal et les expulser. Comme les SDF.»

Et si le nouveau maire UDI, William Delannoy, peut bien, par voie de presse, «dénoncer le caractère odieux» de l’affichette, c’est pourtant lui qui organise cette chasse aux pauvres dans cette commune rebaptisée récemment «Saint-Ouen-sur-Seine». Ancien commerçant et figure du célèbre marché aux puces, il entend attirer une clientèle plus chic dans cette ville populaire.

Levallois-Perret et les époux Balkany pour modèles

Lors du conseil municipal du 17 novembre dernier, il a fait adopter une augmentation de la taxe d’aménagement, portée à 20 % du prix des projets immobiliers. Une «astuce financière» pour profiter de «la grande mutation immobilière» à l’œuvre dans la commune, défend, en conseil municipal, cet élu qui se vante aussi d’avoir mis fin au recours à la préemption, utilisée par la précédente municipalité pour freiner les opérations spéculatives.

mairie de saint-ouen

En réalité, cette mesure va mécaniquement faire monter les prix de tout nouveau projet, notamment dans l’écoquartier des Docks, où 4 000 logements sont en train de sortir de terre. «Il dit vouloir tirer la ville vers le haut, mais il ne pense qu’à attirer des ménages plus aisés sur les bords de Seine, explique Frédéric Durand (PCF), président du groupe des élus d’opposition. Son modèle, c’est Levallois-Perret» où sévissent les époux Balkany… Une de leurs proches et conseillère municipale de cette ville des Hauts-de-Seine, Sylvie Ramond, a d’ailleurs été invitée à siéger, en tant que personnalité qualifiée, au conseil d’administration de l’office HLM de Saint-Ouen, d’où les élus d’opposition ont été savamment évincés. Elle sera de bon conseil pour aider William Delannoy à tenir son engagement de réduire de 43 % à 30 % le taux de logements sociaux à Saint-Ouen. Une autre manière, plus subtile, de virer les pauvres.

Pierre Duquesne


Article paru dans l’Humanité du 22 décembre 2014.


Photographies de Saint-Ouen, par Pierre Duquesne, licence Creative Commons, non commercial.

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