A Lyon, pas de trêve pour le cynisme d’Etat

Quatre mois durant, l’école Gilbert-Dru a dû ouvrir ses portes, chaque soir, pour mettre à l’abri des enfants exclus d’un système à bout de souffle.

C’est l’une des plus longues occupations d’école qu’ait connues notre pays. Quatre mois durant, l’école Gilbert-Dru, dans le quartier de la Guillotière, à Lyon, a gardé ses portes ouvertes, chaque soir, pour mettre à l’abri sept enfants à la rue. 120 nuits pendant lesquelles enseignants et parents ont dormi, à tour de rôle, dans deux anciennes salles de classe inoccupées. C’est là que Bjorna, en classe de CM1, et son frère Biorn, 7 ans, ont trouvé refuge du 20 novembre au 20 janvier avant d’obtenir une place dans une résidence hôtelière avec leur mère Etleva. Le bras de fer avec la préfecture s’est prolongé encore deux longs mois pour qu’une solution soit enfin trouvée, la semaine dernière, pour Skurta et ses trois enfants.

gilbert dru

Quatre mois d’occupation, donc, pour héberger trois familles. «Notre combat n’avait rien de révolutionnaire, explique Allan, l’un des professeurs mobilisés. Nous demandions simplement l’application de la loi, et le droit inconditionnel à l’hébergement pour toute personne à la rue.» Impossible pour les enseignants «de remettre ces enfants sur le trottoir à la fin de la journée, en sachant qu’ils allaient y dormir». Une schizophrénie refusée par de nombreuses écoles lyonnaises. Enseignants, parents et voisins, fédérés au sein du collectif Jamais sans toit, ont apporté leur soutien à 194 enfants SDF. Outre les occupations par les « goûters solidaires » ou des « repas partagés», ils ont financé des dizaines de nuits d’hôtel. À Gilbert-Dru, Allan, Chrystelle, Claude et les autres se souviennent encore de la mémorable «soupe jaune», des pâtes aux truffes offertes par un riverain, et des bonnes grosses tranches de rigolades.

Cette lutte admirable, pourtant, leur laisse un goût amer. La fin de la trêve hivernale, le 31 mars prochain, risque de tout balayer. Les centres d’hébergement, créés pour faire face à l’urgence, cet hiver, vont fermer leurs portes entraînant la remise à la rue des dizaines de personnes sans abri. Parmi elles, figure la famille Muradashvili, première des familles secourues à l’école Gilbert-Dru, aujourd’hui mise à l’abri dans un village mobile. Sous la pression, la préfecture a annoncé qu’elle prolongerait le dispositif jusqu’au 15 avril. Mais après cette date – qui tombe opportunément pendant les vacances scolaires – personne ne sait ce qu’il adviendra. « 2000 places hivernales seront pérennisées ou créées à la fin de la trêve», a promis, mardi, la ministre du Logement, Sylvia Pinel, jurant qu’il n’y aurait «aucune remise à la rue sans accompagnement». Or, 8 000 places supplémentaires avaient été ouvertes, cet hiver, pour parer à l’urgence. On sait déjà, en dépit de la belle communication officielle, que 6?000 personnes seront jetées à la rue par l’État en toute illégalité.

2 000 places, c’est ce qu’il faudrait pour la seule ville de Lyon, a calculé le collectif des professionnels de l’urgence sociale du Rhône. Ils se sont mis en grève, mardi, pour «mettre un stop à ce système de l’hébergement qui n’a plus de sens». À Lyon, 1 500 personnes appellent chaque jour le 115 et restent sans réponse, en plus des 800 personnes hébergées dans le cadre du dispositif hivernal, explique Virginie, une des porte-parole de ce collectif. La Maison de la veille sociale a recensé 634 enfants sans abri au mois de décembre dans le Rhône.

Mais voilà. Le manque cruel de places oblige les associations à établir des critères officieux et complètement illégaux. «On nous demande de choisir les plus faibles parmi les plus fragiles, à établir des priorités entre une femme seule avec deux enfants en bas âge, un couple avec un nourrisson, un homme qui a un cancer et un autre qui est sous dialyse.» Et ce, ajoute Lucie, en totale opposition avec le droit inconditionnel à l’hébergement, «quelle que soit la situation administrative de la personne ou sa situation familiale.» Le 115 est devenu «une grande loterie», résume un autre travailleur social. «Des enfants ont été placés en foyer de protection de l’enfance, uniquement pour leur trouver une solution d’hébergement, sans qu’il y ait de maltraitance. Cela ne peut plus durer.»

À l’école Gilbert-Dru, on est aussi scandalisé par l’indifférence générale des pouvoirs publics. «Avant, il suffisait que nous alertions la mairie, le conseil général, la préfecture ou des associations, ou que l’on menace d’occuper l’école, pour trouver des solutions. Ce n’est plus le cas aujourd’hui», déplore Claude, l’une des instits. Si des militants communistes et écolos les ont soutenus dès le départ, il a fallu plus de trois mois pour qu’un élu municipal ose venir à leur rencontre. «Ceux qui détiennent le pouvoir font comme s’ils n’en avaient pas», se désole Hakim, le gardien de l’école. Quand ils ne sont pas sourds et muets, ils sont carrément cyniques, à l’instar de Gérard Collomb. «Sa seule intervention, rappelle Allan, ce fut pour dire qu’il ne voulait pas que Lyon devienne le nouveau Calais.» Le maire de Lyon a aussi été épinglé par la délégation régionale de la Fondation Abbé-Pierre : «Le refus de la métropole de Lyon (…) de prendre l’hébergement comme une compétence nouvelle n’est pas, à ce jour, de nature à améliorer la situation.» Quant au préfet qui ne respecte pas la loi, il a obtenu une promotion et vient d’être muté en Île-de-France. «Si les services de l’État n’ont pas les personnes à la rue face à eux, ils font comme si tout cela n’existait pas», vitupère Lucie, la travailleuse sociale. Elle sera dans la rue, samedi, pour demander la fin, réelle, de la gestion au thermomètre et en finir avec les expulsions locatives.

Pierre Duquesne


Première version de l’article paru dans l’Humanité du 27 mars 2015.