« Je dors dehors par solidarité avec les mal-logés et les sans-abri »

Jeudi soir, place de la République, à Paris, trente-trois associations de lutte contre l’exclusion ont appelé à un grand mouvement populaire et citoyen pour rendre effectif le droit au logement et à l’hébergement dans notre pays. Petite ambiance de cette belle Nuit solidaire.

La solidarité est entrée en scène, jeudi soir, place de la République, à Paris. C’était la vedette de la Nuit solidaire pour le logement, organisée par 33 associations de lutte contre l’exclusion. « Faites du bruit pour Les petits frères des pauvres ! », hurle le délégué général pour la Fondation Abbé-Pierre, Christophe Robert, transformé pour l’occasion en chauffeur de salle. « Emmaus Solidarité… Solidarités nouvelles pour le logement… Médecin du Monde… Fnars… Fondation Abbé-Pierre… » Chaque fois qu’il annonce l’une des organisations du Collectif des associations unies, une immense clameur monte de la foule.

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Dans cette ambiance de festival, la chanteuse Jeanne Cherhal ne chante pas. L’artiste se fait la porte-voix des 33 présidents de ces associations spécialisées dans l’urgence sociale. Elle lit, d’un ton solennel, leur appel lancé aux pouvoirs publics et à l’ensemble de la société : « Nous, qui nous reconnaissons pleinement dans les valeurs de liberté, d’égalité, et de fraternité. Nous refusons cette société qui laisse se développer dangereusement la pauvreté et les inégalités. »

Les chiffres sont connus. 10 millions de personnes sont confrontées à la crise du logement. 3,5 millions de mal-logés, dont 142 000 sont sans domicile fixe. « C’est 50 % de plus qu’il y a dix ans, poursuit Jeanne Cherhal, sans que cela suscite une réaction forte de la puissance publique. Pendant ce temps, les inégalités sociales se creusent, au point que 10 % de la population concentre près de la moitié du patrimoine national. »

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Face une telle situation « indigne de la sixième puissance économique mondiale », il y a urgence à mettre en oeuvre « une politique de solidarité beaucoup plus ambitieuse, qui permette enfin de rendre effectif le droit au logement et à l’hébergement ». Entourée des responsables associatifs, la porte-parole continue la lecture de leur appel, destiné à être signé par le plus grand nombre. Le Collectif des associations unies exige « un nouveau plan de lutte contre la pauvreté », « une loi de programmation d’hébergements et de logements à vocation sociale, dans le parc privé comme dans le parc HLM », mais surtout trois engagement fermes et immédiats : « personne ne doit être contraint de vivre à la rue », ni « remis à la rue à la fin de cet hiver ». Et nul ne doit être expulsé de son logement ou d’un terrain « sans solution alternative ».

Aldo & Rita OK

C’est au tour d’Aldo d’entrer en lice. Sans-domicile depuis 2001, ce Toulousain joue les acteurs, ce soir. Et il donne la réplique à Rita, elle aussi habituée des centre d’hébergement et de réinsertion sociale, les CHRS. Un petit théâtre des opprimés pour faire entendre les voix de ceux que l’on n’entend pas. « Le 115, non mais allo quoi ! Le 115, j’en ai tellement l’habitude que je ne l’appelle même plus », raconte cet expert des dispositifs d’urgence à bout de souffle. « Plus on veut mettre des gens à l’abri, plus il y a des gens à la rue », lance cet homme de 70 ans. Il ne supporte plus d’entendre parler, dans les médias, de « gestion au thermomètre ». « Plan grand froid, c’est beaucoup mieux. Au moins on sait ce que cela veut dire. » Puis se corrige aussitôt. « Plan grand froid, ok, mais quel froid ? Quelle température ? Quelle couche de neige avant une mise à l’abri ? »

Christophe Robert, monsieur Loyal la nuit, coordinateur du rapport de la Fondation Abbé-Pierre le jour, revient en piste pour invectiver la foule, en rappelant François Hollande à ses bons souvenirs :

« – La solidarité…
– …c’est maintenant ! », répondent les 5000 à 6000 personnes venues bravées le froid pour apporter leur soutien à tous les mal-logés.

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Nombreux sont aussi les passants à se mêler aux bénévoles, exclus ou aux SDF, venus en nombre. Tous brandissent des couvertures de survie au dessus de leurs têtes. Mille toits symboliques scintillent dans la nuit et réchauffent les coeurs. Un océan de misère est devenue, le temps d’un instant, une mer d’or.

L’alchimie a pris dès le début de la soirée. Nolwenn Leroy s’était mise à citer du Victor Hugo. L’animatrice télé, Aïda Touihri, déclamait, elle, l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires… » 

crown plazaLucian, roumain sans âge, a commencé la soirée assis au pied de l’immense statue de la République, qui lui tournait le dos. « Dormir dehors », tente d’expliquer l’étranger à la barbe hirsute, mêlant la parole et le mime. Il parviendra à articuler deux autres mots en Français. « Social, problème… Social, problème… »

A quelques mètres de là, une étudiante pénètre pour la première fois dans un cabanon de bidonville, reconstitué par les équipes de Médecins du Monde. Plus loin, deux jeunes hommes, d’une vingtaine d’années, s’installent sur des lits de camps installés sous les fenêtres du Crown Plaza, hôtel cinq étoiles. Ils dormiront « pour la première fois dehors, par solidarité avec les sans-abri ».

Un des SDF et une bénévole des maraudes les aideront à bien s’installer, à caler le duvet et la couverture de survie nécessaires pour résister à la pluie froide qui commencera à tomber vers deux heures du matin.

Matteo avec maraude

Sandrine hésite à entrer dans le dortoir de lits de camps. « Je viens voir comment c’est. Mais ici, il fait froid, et je ne suis pas sûre de pouvoir bien dormir. D’habitude, je ne dors pas allongée. Je passe mes nuits assise, dans des bus de nuit. » Finalement, Sandrine partagera un twist endiablé sur Claude François ou la Mano Negra.  Il n’y a plus de différences entre les Sans domicile fixe et les Avec domicile sous la tente des associations, transformée en piste de danse géante à partir de minuit.

Quelques minutes plus tôt, on y croisait Emmanuelle Cosse, secrétaire générale d’Europe Ecologie Les Verts et Ian Brossat, adjoint au maire de Paris en charge du Logement, satisfait d’une telle mobilisation. « Il faut refaire du logement une question politique et le remettre au coeur du débat public, explique l’élu communiste. D’autant plus à une période où l’austérité frappe durement la politique du logement. « En 2015, la ville de Paris verse à elle seule  370 millions d’euros au logement social. C’est bien plus que ce que donne l’Etat, avec seulement 210 millions d’aides à la pierre versée au développement de logements publics. »

Lucian, le SDF roumain, assis au pied de la statue de la République,  s’est relevé vers 23 heures. Il est debout au milieu d’une bande de trentenaire et d’étudiants. Homme parmi les hommes, il se balance, bouge, danse. Et lève le poing. « On lâche rien », chante sur scène HK et les Saltimbanks.

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Texte et photos par Pierre DUQUESNE