« Quand obtiendrons-nous enfin l’égalité à La Courneuve ? »

Dix ans après la plainte déposée pour discrimination territoriale, la ville de Seine-Saint-Denis rend public aujourd’hui un Atlas des inégalités territoriales. Un document choc, révélant une aggravation des mauvais traitements infligés par l’État.

Des pancartes rouges ont fleuri sur les grilles des établissements scolaires de La Courneuve. « Nos jeunes méritent d’être soutenus. L’État les méprise. STOP à la casse de l’enseignement public.» Une autre, de couleur violette, est aussi installée par la municipalité. En version anglaise, cette fois. « THE STATE SACRIFICES THE SUCCESS OF OUR YOUNG PEOPLE. FRIDAY, APRIL 12TH, DAY WITHOUT SCHOOL.» On comprend pourquoi, en prenant connaissance de l’Atlas des inégalités territoriales, réalisé par cette municipalité de Seine-Saint-Denis. Ce document est accablant. Chiffres à l’appui, il fait la démonstration, sur une centaine de pages, d’une véritable « discrimination d’État » frappant cette commune et met en lumière un « décrochage » de la collectivité par rapport à d’autres territoires, qu’ils soient situés dans le même département ou dans l’Hexagone.

À La Courneuve, il y a deux fois plus de personnes au chômage qu’ailleurs, trois fois plus de personnes vivant sous le seuil de pauvreté qu’à l’échelle nationale. On y compte plus de contrats précaires. Moins de structures de santé. Plus de nuisances sonores et de pollution. Dans cette commune éventrée par deux autoroutes, l’A1 et l’A86, 27 % des habitants sont exposés à un air vicié, dépassant la valeur annuelle de particules fines autorisées.

La Courneuve n’est qu’à dix minutes en vélo des limites géographiques de la capitale. À trois stations RER du centre de Paris. Il y a pourtant un monde entre ces deux univers. Et le fossé n’a cessé de se creuser depuis la plainte pour « discrimination territoriale » déposée en 2009 devant la Halde, devenue aujourd’hui le Défenseur des droits. Depuis cette initiative, il y a dix ans, les inégalités se sont aggravées, ainsi que les insuffisances des politiques publiques censées pourtant garantir l’égalité républicaine. Avec une population en forte augmentation, cette ville, dont 36,9 % des habitants sont de nationalité étrangère, a pourtant des besoins accrus.

43,5 % des 15-24 ans sont au chômage

Entre 2014 et 2019, la dotation globale de fonctionnement allouée par l’État à la ville a été divisée par deux. La perte cumulée représente 14,1 millions d’euros, soit l’équivalent de la construction d’un groupe scolaire, ou 404 postes d’agents municipaux à temps plein. Bien sûr, d’autres enveloppes, comme les fonds de péréquation régionale, ont augmenté. Pas suffisamment toutefois pour rééquilibrer les faibles moyens dont bénéficie La Courneuve, où la pauvreté plombe les recettes fiscales. Le taux moyen de la taxe d’habitation, qui s’établit à 18,93 %, est le deuxième plus faible parmi les quarante villes qui composent la Seine-Saint-Denis.

L’intérêt de ce rapport est aussi de comparer la situation de cette ville de 41 732 habitants avec celle de quatre autres communes situées à la même distance du centre de Paris ou présentant des caractéristiques sociales similaires, à l’instar de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise. Il met aussi en regard La Courneuve avec un arrondissement populaire de la capitale. Les inégalités, monstrueuses, apparaissent au grand jour. À La Courneuve, 43,5 % des 15-24 ans sont au chômage. La moyenne, c’est plutôt à 26,1 % en Île-de-France. 24,5 % dans le 13e arrondissement de Paris. À peine six femmes en âge de travailler sur dix sont en activité à La Courneuve. Au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne), c’est huit femmes sur dix. Conséquence : le revenu annuel des couples avec enfants s’établit à 13 040 euros dans la première de ces deux villes, contre 30 415 euros dans la seconde. 20 875 euros aux Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Inégalités de genre et fragilités sociales se cumulent, et, en bout de la chaîne, ce sont les enfants qui trinquent. Or, les dispositifs de solidarité existants sont loin de combler les écarts. Sur 100 enfants de moins de 3 ans, à peine 21 % bénéficient d’une prise en charge à La Courneuve, contre 56 % au Perreux-sur-Marne. L’accueil en structure collective plafonne à 15,34 %, taux le plus bas de Seine-Saint-Denis. Le nombre de lieux d’accueil parents-enfants y est inférieur à la moyenne nationale (0,83 pour 3 500 enfants de moins de 6 ans). Comment s’étonner, dans ce contexte, de l’échec scolaire ? Plus de 6 % des 16-17 ans sont déscolarisés et la moitié des individus non scolarisés de 15 ans ou plus sont sans diplômes. C’est dix points de plus qu’à Vaulx-en-Velin.

Et que fait l’État ? Il coupe dans les budgets, enrage Iris, 29 ans, enseignante au collège Georges-Politzer. Pour cause de baisse de dotation, « nous allons perdre une classe de cinquième. Résultat, les effectifs par classe vont augmenter. Étant donné que les élèves en situation de handicap ou allophones ne sont pas comptabilisés, on risque de compter 27 ou 28 élèves par classe à la rentrée prochaine ». Le budget destiné aux traducteurs a lui aussi été réduit, comme le dispositif destiné aux élèves non francophones. Les effets sont catastrophiques dans un établissement REP +, où un dixième des élèves environ a eu une autre langue maternelle que le français.

« Savoir si on préfère supprimer les cours en demi-groupe, toucher à l’option latin ou réduire les dispositifs destinés aux élèves allophones, c’est tout ce qu’il nous reste comme projet d’établissement… » glisse, amère, Mina, 27 ans, professeur de français. « Il y a l’enseignement et tout ce qu’il y a autour », abonde leur collègue Romain, professeur d’allemand de 33 ans, qui cite l’absence de mixité sociale, l’attente qui peut durer deux ou trois mois avant de remplacer un professeur absent. Ces jeunes professeurs figurent parmi les plus anciens du collège. 68 % des enseignants, dans les établissements de la commune, ont moins de cinq ans d’ancienneté. Là encore, ça s’est dégradé au fil des années. 23,6 % d’entre eux sont néotitulaires, contre 20 % en 2011.

«On se bat pour que nos enfants n’aient pas pour seuls choix de devenir plombiers, chômeurs ou manutentionnaires.
Ça va, le 93 en produit assez !»

« Nous en avons assez d’être stigmatisés », prévient Foba, mère d’élève du collège Jean-Vilar. Vendredi, elle a participé au blocage de l’établissement. Depuis le mois de mars, quatre opérations écoles et collèges « déserts » ont été organisés par les parents et les enseignants, fortement mobilisés. « On n’est pas moins intelligents que d’autres. On se bat pour que nos enfants n’aient pas pour seuls choix de devenir plombiers, électriciens, chômeurs ou manutentionnaires. Ça va, le 93 en produit assez. On veut autre chose pour nos enfants. Pourquoi ne pourraient-ils pas devenir ingénieurs, chefs de projet, managers ? Nous voulons l’école de l’égalité », confie cette « graphiste-autoentrepreneuse ». Seulement voilà : le mois dernier, ils ont appris que leur collège perdrait 320 heures d’enseignement à la rentrée prochaine. « Nous irons jusqu’au bout pour que nos enfants aient un avenir, ou plutôt la possibilité de se construire un avenir. Il faut qu’ils puissent avoir les mêmes moyens que les enfants de Neuilly ou de Paris », prévient Laura, autre mère d’élève.

Accès aux droits, présence de la police, temps de déplacement pour se rendre au travail, dispositifs d’aide aux handicapés… la liste des inégalités de traitement est longue. « J’ai de plus en plus de familles qui dorment à l’hôtel », constate Martine Vincileoni, directrice de l’école Charlie-Chaplin et militante au SNUipp-FSU. À La Courneuve, le nombre de professionnels de santé s’établit à 2,1 pour 1 000 habitants. Il y en a deux fois plus aux Pavillons-sous-Bois (4,1), à Vaulx-en-Velin (4,4) ou au Perreux-sur-Marne (5,1). « Nous n’avons pas assez de médecins scolaires, pas assez d’orthophonistes. Il y a au minimum quatre à six mois pour obtenir un rendez-vous dans un centre médico-psychologique. Parfois, c’est un an d’attente », témoigne Martine Socroun, directrice de l’école Angela-Davis. En Seine-Saint-Denis, 50 % des postes de médecins scolaires sont vacants.

Vite, un moratoire sur les baisses de moyens
alloués  aux services publics !

Avec cet Atlas des inégalités, « nous montrons, preuves à l’appui, la désaffection de l’État vis-à-vis de notre territoire. Il s’agit d’une situation profondément inégalitaire, qui met à bas les principes mêmes de la République », dénonce le maire PCF Gilles Poux. « Liberté, égalité, fraternité » orne bien le fronton de l’hôtel de ville, mais « à La Courneuve, nous ne sommes pas traités à égalité ». Raison pour laquelle cet élu communiste avance 18 propositions pour rétablir l’égalité républicaine. À commencer par « un moratoire » sur tout dispositif « impliquant directement ou indirectement la réduction des moyens des services publics ». Parmi les autres mesures proposées, évaluées à 10 milliards d’euros – soit l’équivalent des annonces d’Emmanuel Macron, en décembre, pour éteindre la révolte des gilets jaunes, ou encore le montant du nouveau programme de renouvellement urbain –, figurent aussi la création d’un fonds d’égalité territoriale, « financé par le fléchage de 1 % de la TVA collectée à l’échelle départementale », la refonte des mécanismes de péréquation entre les territoires ou le « dédoublement des classes en sixième et seconde » en zone prioritaire. Gilles Poux plaide aussi pour la création d’un service public d’éducation à la langue française à destination des adultes, d’un service public de la petite enfance et la mise en place des contrats incitatifs pour encourager les fonctionnaires expérimentés à exercer au sein des quartiers prioritaires de la ville.

« 10 milliards d’euros, ce n’est pas révolutionnaire mais cela permet d’avoir des effets de levier », souligne Gilles Poux, qui espère aussi remettre les quartiers populaires au cœur de l’agenda politique. Les préconisations du rapport Borloo, lancé à la suite de l’Appel de Grigny, sont en effet restées lettre morte. À un an des élections municipales et avant les arbitrages de l’Élysée sur l’issue du Grand débat, la ville de La Courneuve espère infléchir le rapport de forces. Il y a dix ans, la plainte devant la Halde avait eu des effets considérables. Le lieu de résidence a été intégré dans les critères légaux de discrimination. Depuis, de nombreux élus se sont emparés de cette notion de « discrimination territoriale ». Huit maires de Seine-Saint-Denis (dont Stains, Saint-Denis, Aubervilliers, Bondy, Montreuil et L’Île-Saint-Denis) ont annoncé qu’ils allaient bientôt ester en justice contre l’État pour rupture de l’égalité républicaine suite à la publication d’un rapport parlementaire accablant sur les différences de traitement auquel est assujetti ce département. Cet Atlas des inégalités est une pièce à conviction supplémentaire à verser au dossier.

Pierre Duquesne


« Cet Atlas des inégalités doit servir d’électrochoc pour nos dirigeants»

Économiste, Thomas Porcher a écrit la préface de ce rapport sur la Courneuve, ville qu’il connaît bien puisqu’il y a passé une partie de la scolarité.

Vous êtes retourné en février au lycée Jacques-Brel de la Courneuve, où vous avez suivi votre scolarité. Quel regard portez-vous sur ce territoire ?
Thomas Porcher. Aujourd’hui, il est très mobilisé contre la loi Blanquer. Il s’est mis en grève contre les réformes en cours car il risque de perdre des moyens et de se voir supprimer les études du soir, alors que la pauvreté et le décrochage scolaire sont plus forts qu’ailleurs. La situation risque de se dégrader très fortement pour ces jeunes, avec une politique libérale qui réduit méthodiquement les services publics et retire les moyens en matière d’éducation qui est la meilleure garantie pour faire respecter la devise « liberté, égalité, fraternité ». Quand on est jeune et que l’on grandit en banlieue, on ne se rend pas compte qu’il peut y avoir des écarts de richesses aussi forts dans notre pays. Les statistiques publiées dans cet atlas révèlent des inégalités encore plus fortes que ce que je pouvais imaginer, notamment la part de jeunes grandissant dans des familles pauvres. Cette réalité, les jeunes de la Courneuve la vivent au quotidien. Lors de ma rencontre au lycée Jacques-Brel, j’ai ressenti une forme d’inquiétude de la part des élèves qui sentent bien que l’Etat leur retire tous les filets de sécurité. Ils n’ont pas tort. L’Etat lâche volontairement les plus fragiles, comme le montre cet Atlas des inégalités territoriales. Les chiffres sont sur la table, et le constat est implacable. Espérons que ce rapport serve d’électrochoc dans l’esprit de nos dirigeants.

« Il faut des jeunes français qui aient envie d’être des milliardaires », a expliqué Emmanuel Macron avant d’être élu…
Thomas Porcher. Macron, en bon libéral, désengage l’Etat de ces quartiers, et offre des cadeaux aux plus riches. Il ne peut l’avouer, donc il faut qu’il raconte une histoire : il dit aux jeunes que la réussite dépend d’eux. Si tu es au chômage, c’est de ta faute, c’est parce que tu n’as pas traversé la rue. Ce faisant, il nie les impacts de sa politique économique sur le chômage et la réussite des individus. Macron peut aller jouer au foot à Sarcelles pour avoir l’air sympa avec les jeunes de banlieue, il retire 13 milliards des dotations aux collectivités qui aggrave la discrimation territoriale. Emmanuel Macron construit une société de plus en plus coupée, duale, dichotomique, avec d’un côté des gens qui s’en sortiront très bien parce qu’ils auront tous les moyens, qui paieront moins d’impots, qui vivront dans les centres villes, et, d’un autre, des populations qui vivront dans les banlieues, avec moins de services publics, et destinés à devenir la main d’oeuvre de base des premiers, leurs chauffeurs Uber…. Pour les 10 % les plus pauvres, dont une grosse partie vit à la Courneuve, c’est une catastrophe.

Gilles Poux exige 10 milliards pour les quartiers prioritaires. Qu’en pensez-vous ?
Thomas Porcher. Ce n’est pas grand-chose, comparé aux 20 milliards de baisse de fiscalités offertes aux 1% les plus riches, via la réforme de l’ISF sur les placements financiers, la flat tax ou la baisse de l’impôt sur les sociétés . Dix milliards, c’est quatre fois moins que les 40 milliards du CICE et du Pacte de Responsabilité. Ces dix milliards, ce n’est pas de l’argent que l’on met dans un trou noir : il finance des services publics permettant aux Français de vivre mieux, d’être en meilleur santé, qui va financer de l’éducation, la jeunesse, et une grande partie de la population des territoires. C’est un investissement. A la Courneuve, les habitants n’ont pas de deuxième choix dans le secteur privé. Le service public, c’est leur seul patrimoine.                                                                                             P. Du.


Articles publiés le 15 avril 2019 dans l’Humanité.


Retrouvez ici l’Atlas des inégalités de la Courneuve :